Management des entreprises et santé des salariés

Le management participatif est meilleur pour la santé des salariés que le mode de gestion du personnel traditionnel et autoritaire: ce sont les conclusions auxquelles sont arrivés un politiste et un sociologue, Patrick Guiol et Jorge Muñoz, dans leur rapport achevé en mai 2006 pour le ministère délégué à la recherche et aux nouvelles technologies.

 

Y a-t-il une corrélation entre la nature des systèmes de relations sociales au travail et les "coûts santé" pour les salariés des dites entreprises? Formulé autrement, les modes de gestion du personnel - traditionnel et autoritaire ou managérial et participatif - en entreprise ont ils des conséquences sur les comptes de la Sécurité sociale?

 

Des études menées dans divers pays d'Europe et d'Amérique du Nord ont montré l'existence d'un lien entre système de rapports sociaux et types d'accidents du travail, d'autres ont porté sur les conséquences des formes modernes d'intensification du travail, de la dangerosité environnementale ou épidémiologique, des expositions aux risques physiques ou chimiques sur la santé des salariés, sur l'ergonomie et le stress au travail mais peu sur les facteurs psychosociaux, en particulier dans le domaine relationnel des modes de gestion de la décision ou de l'organisation introduits pour faire participer les salariés. Les travaux menés dans certaines facultés de médecine ont montré que le milieu de travail et le climat social régnant dans l'entreprise sont des composantes à part entière d'un diagnostic. D'autres études ont montré que la rentabilité des entreprises ayant une politique d'actionnariat salarié était supérieure à celle des entreprises qui en étaient dépourvues, et que cet avantage était d'autant plus élevé qu'il était accompagné d'une politique de participation à la gestion et à la gouvernance.

 

Au-delà de cet existant, et s'intégrant dans la quête d'une meilleure connaissance des déterminants de l'état de santé des populations, l'étude "management des entreprises et santé des salariés", réalisée par Patrick Guiol, chargé de recherche au CNRS, politiste à l'université de Rennes I, et Jorge Muñoz, chercheur et maître de conférences, sociologue à l'université de Bretagne occidentale, s'est penchée sur l'articulation entre mode de gestion et état de santé des salariés.

 

L'étude a porté sur un échantillon de 112 entreprises du Grand Ouest français, représentant plus de 30 000 salariés, séparé en deux sous-échantillons composés d'entreprises semblables par leur type industriel et contrastées par leur type de gouvernance.

 

L'analyse de ces échantillons s'est faite par des entretiens avec des médecins du travail et le dépouillement des statistiques de la Caisse Régionale d'Assurance maladie en matière d'accidents du travail, de maladies professionnelles et d'arrêts de travail dus à ces accidents ou maladies. Il apparaît que le mode de direction intervient bel et bien sur l'état de santé des salariés. Les médecins du travail "reconnaissent que l'univers industriel est traversé, à branche d'activité identique, par l'existence de différences flagrantes dans la gestion des ressources humaines et, dans le même temps, que l'implication de cette gestion est très différenciée. Leurs témoignages établissent tous une relation graduelle entre le degré d'autoritarisme de la direction et la propension de l'entreprise à devenir un terrain propice aux pathologies; inversement pour celles qui bénéficient d'une ouverture participative." Le constat le plus patent, fait tant par les médecins généralistes que pas les médecins du travail, est celui du besoin de reconnaissance exprimé par leurs patients, reconnaissance dont l'absence engendre la souffrance au travail.

 

La relation entre santé des salariés et mode de direction du personnel fait apparaître que les accidents du travail et les maladies professionnelles sont à la fois plus fréquents et plus graves (nombre de jours d'arrêt supérieur) dans les entreprises à direction autoritaire que dans les entreprises à management participatif. Cet écart varie en intensité selon la branche professionnelle. Plus la branche est à risque, plus l'incidence du type de management est sensible. Le bâtiment, les transports, le fabrication de machines présentent des écarts très importants, alors que cet écart est presque inexistant dans le secteur de la fabrication des instruments de précision.

 

Cependant, les auteurs se montrent prudents: "Rien n'assure que les implications de ces nouvelles méthodes de mobilisation et d'identification à l'entreprise sur la santé soient linéaires, pas davantage qu'elles soient exemptes de retournement de situation ou d'effet pervers à partir d'un certain palier d'implication, (le stress pouvant s'accroître avec une responsabilisation excessive et induire des suites négatives sur la santé au même titre sue la privation de responsabilité) ou bien encore selon le type de fonction assumée par le salarié, sa catégorie socioprofessionnelle."

 

Si l'influence du mode de gestion sur la santé des salariés en matière d'accidents du travail et de maladie professionnelle est avéré, on peut se demander si elle s'exerce aussi sur l'"étiologie du banal", le mal-être qui génère le petit absentéisme médicalisé. Nos auteurs ne souhaitent donc pas en rester là et poursuivront leur recherche sur des indicateurs plus fins et plus ordinaires, tels que le nombre de consultations de généralistes ou de spécialistes, les acquisitions pharmaceutiques de produits psycho actifs contre l'anxiété ou les états dépressifs, de somnifères et d'anti-inflammatoires, les séances de kinésithérapie, etc.

 

"A ce moment là seulement", concluent-ils, "on aura une idée, non plus de l'existence de cette incidence des modes de direction du personnel, mais de l'étendue de ses effets négatifs lorsqu'il s'agit d'un management fermé au dialogue social. Et par là même, sera t-on en mesure d'avancer quelques estimations économiques du différentiel de dépenses de santé que cela représente."

 

MNA