La Missive de Gestion Attentive

N°2 -  juillet 2004

Édito: Rapports NRE en progrès formel et recherche d’un management responsable

Analysant le coté social et sociétal des rapports « Loi NRE » des entreprises du CAC 40, la CGT reconnaît que celles-ci ont réalisé des progrès par rapport à l’année précédente qui était la première pour laquelle cet exercice était obligatoire. Mais l ‘analyse porte sur la conformité au décret d’application et sur la qualité de l’information, non sur sa véracité. Les entreprises ne faisant pas certifier la véracité des informations données par les commissaires aux comptes ni ne les soumettant officiellement au Comité central d’entreprise, on peut penser qu’il s’agit plus dans beaucoup de cas d’un exercice de communication que d’un outil de management.

La RSE peut-elle être un outil de management ? La question sous-tendait les travaux du colloque « les enjeux du management responsable » organisé fin juin par l’université catholique de Lyon. Il est apparu une fois de plus que les concepts de responsabilité, d’éthique, de développement durable, n’étaient pas dépourvus d’ambiguïté et que les rapports entre conduite des affaires et prise en compte des externalités pouvaient s’interpréter différemment : selon les intervenants, le profit est un moyen pour faire autre chose (mais quoi, d’ailleurs ?) ou l’éthique est un instrument à faire du profit. Cela devrait suffire à démontrer qu’il n’existe pas UNE conception brevetée de la RSE et que l’idéologie – on peut dire aussi la culture – n’est pas étrangère à ces questions.

Bonne lecture et à bientôt

Marie-Noëlle Auberger 

<mna@gestion-attentive.com>

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Théorie économique et management responsable

Bien des économistes considèrent que la RSE n’est pas un objet scientifique. Christian Le Bas, directeur du Groupe de recherche en économie et management des organisations (ESDES, Université catholique de Lyon) salue les discours hétérodoxes des économistes qui ont théorisé que l’homo oeconomicus n’était pas une machine à optimiser faisant toujours preuve d’opportunisme.

La théorie économique standard –néo-classique et walrasienne- ne connaît pas des êtres de chair et de sang mais uniquement des agents rationnels, ni des entreprises collectivités humaines mais des firmes maximisant leur profit, ni même les managers mais des robots maximisateurs. Comme le définit Gustave Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, l’économie politique est une science sans entrailles. La théorie économique connaît cependant parfois un entrepreneur, celui qui va combiner les inputs, voire l’innovateur, cher à Schumpeter et à l’école autrichienne, qui va mettre en place une nouvelle organisation. Chandler et Galbraith vont ensuite inventer le management : la « main visible » du manager va alors plutôt chercher à maximiser la croissance plutôt que le profit, ce qui conduira le dit manager à un conflit potentiel avec les actionnaires. Par la suite, la théorie des coûts de transaction considère que la firme se construit en évitant de faire appel au marché afin d’économiser les dits coûts de transaction. La théorie économique aujourd’hui considère l’entreprise comme un nœud de contrats. La théorie des coûts de transaction et celle du nœud de contrats ne sont pas réellement des théories du management : elles se rapportent à un manager qui est plus souvent chez son avocat que dans son entreprise.

Mais il existe des discours hétérodoxes. Pour Herbert Simon, par ailleurs un des pères de l’intelligence artificielle, les agents ne cherchent pas systématiquement à maximiser leur profit mais font aussi preuve de loyauté envers l’organisation à laquelle ils appartiennent. Simon considère que les entreprises dont les personnels sont loyaux se révèlent à moyen terme plus efficaces que les autres. Revenant à Adam Smith et à sa « théorie des sentiments moraux », Amartya Sen introduit la dimension éthique en économie. On peut donc se fonder sur ces deux auteurs pour construire une théorie économique de la RSE.

Et les travaux d’Albert Hirschman, politologue et sociologue plus qu’économiste, sur les deux formes de mécontentement que sont la défection (le départ) et la prise de parole permettent de fonder une théorie du management responsable.

Aujourd’hui, nous rentrons dans une économie où la connaissance est le moteur de l’innovation et donc de la croissance. Or on ne peut faire de la transaction sur la connaissance comme on en fait sur la viande ou le blé. Parallèlement, a lieu une mutation de l’organisation industrielle, caractérisée par le développement des systèmes modulaires (ordinateurs achetés en kit par exemple). Dans l’après-fordisme, le management responsable impose une remise en question de certaines méthodes d’organisation du travail. On assiste aujourd’hui à une montée de l’accountability, la société demande à l’entreprise de rendre des comptes, elle exige d’elle une certain traçabilité. 

Le management responsable est une réponse institutionnelle qui s’adapte bien au capitalisme actuel. Et le véritable enjeu du management responsable réside en la création de nouvelles institutions qui prépareraient un développement durable.

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Les enjeux du management responsable

RSE, éthique et parties prenantes… un florilège de propos tenus lors des tables rondes du colloque « les enjeux du management responsable » qui prouvent, entre autres, que ce que les différents intervenants mettent derrière les mots n’est pas du tout homogène…

Pierre-Yves Madignier, directeur du développement durable, EDF : « Au moment où dans la rue des salariés EDF GDF ont un comportement qui n’est pas responsable, il se négocie avec les organisations syndicales au niveau du monde entier un accord sur la RSE. Les discutions sur cet accord amènent la direction et les organisations syndicales à dépasser leur égoïsme. »

Régis Dubourg, directeur qualité et développement durable, Carrefour : « Nous avons depuis longtemps mis en place une ¨table ronde clients¨, dans laquelle les uns et les autres peuvent dire que des papiers traînent à l’arrière du magasin, que les camions de livraison roulent trop vite devant l’école, que leurs produits préférés ne sont pas en rayon… Maintenant, nous l’avons rebaptisée ¨Consultation des parties prenantes¨. »

Loïc Armand, secrétaire général, L’Oréal : < Nous fabriquons dans nos usines 97% de ce que nous vendons et les usines sont là où sont les marchés. Certains points de la charte éthique sont repris dans les conditions générales d’achat. »

Jacques Delplancq, directeur délégué, IBM : « Le management responsable, c’est savoir dire que les choses vont mal »

Monseigneur le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon : « Le commandement biblique ¨tu ne voleras pas¨ s’applique à l’écologie : la dévastation de  l’environnement est un vol opéré aux dépens des générations futures. »

Jean Agnés, chef d’entreprise, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Lyon : « François Michelin rappelait que le mot ¨profit¨ vient de ¨pro facere¨, ¨pour faire¨. Le profit est un moyen. »

Yves Médina, directeur associé en charge de la déontologie et de la corporate responsability, Price Watherhouse Coopers et vice-Président de l’Observatoire de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (ORSE) : « Instrumentaliser l’éthique pour faire du profit est éthique, c’est du win win. L’entreprise n’est pas le lieu des impératifs kantiens. L’éthique, ça rapporte, c’est fait pour ça.

On assiste à une transformation radicale de la GRH après l’arrivée de l’éthique dans l’entreprise. Jean Christophe Le Duigou dit que nous voulons remplacer le code du travail par le code de chevalerie, c’est exactement ça. J’établis des rapports consensuels au lieu de rapports conflictuels, les collaborateurs adhérent au projet d’entreprise. »

Henri Jacot, adjoint au maire de Lyon : « L’entreprise est différente de la société de capitaux. Elle n’est pas seulement un nœud de contrats mais une communauté. Au delà de la gouvernance, la régulation à un rôle à jouer.

Est-ce que l’on peut faire un modèle social européen, différent du modèle anglo-saxon ? Il faudra poser des normes. »

Claude Mouchot, professeur émérite : « Rappelons nous Lacordaire : ¨Entre le fort et le faible (…) c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ¨. Le marché est tellement fort qu’on peut le contraindre sans l’empêcher de fonctionner. Si la société ne se donne pas de règles, elle démissionne. Et la RSE ne peut être alors qu’un pansement sur les blessures infligées par le marché »

Roland Perez, professeur émérite : « La RSE est souhaitable mais pas partagée par tous. Quand Milton Friedman dit que la seule responsabilité de l’entreprise est de faire du profit, il dissocie les missions du chef d’entreprise et du père de famille. Une autre conception de la RSE est d’intégrer les valeurs dans le management.  La RSE, c’est tenir compte des externalités, c’est à dire de ce qui est externe au marché et dont les entreprises ne tiennent pas compte. Pour cela, il faut avoir des outils opérationnels, portés par l’accountability, l’aptitude à rendre compte, ceci dans une société où les risques se multiplient. On ne peut pas séparer l’individuel et le sociétal et nous devons mener une double recherche de solidarité dans l’espace (mondialisation) et dans le temps (intergénération). »

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Les rapports NRE vus par Alpha Études et la CGT

Alpha Études et la CGT ont réitéré leur étude sur les rapports « NRE » des entreprises du CAC 40, présentée le 8 juillet 2004. A l’automne paraîtra une autre étude sur les entreprises du SB 120. Jean-Christophe Le Duigou rappelle que l’étude effectuée en 2003 sur les rapports 2002 avait considéré ceux-ci comme insuffisants dans la plupart des cas ;  il note une amélioration de la présentation pour les deux tiers des entreprises mais déplore que les entreprises privilégient le périmètre « monde » par rapport au périmètre « France », ce qui révèle l’abandon d’une problématique nationale.

Daniel Goudard d’Alpha Études a mené l’étude avec Stéphane Itier, en s’appuyant sur l’expertise de Bernard Saincy. N’ayant pas de compétences particulières dans le domaine environnemental, ils se sont limités au social et au sociétal, domaine par ailleurs le moins bien traité par les entreprises. L’analyse a été faite selon 22 critères, sous les deux dimensions de la lettre et de l’esprit : conformité avec le décret NRE, qualité des informations. L’amélioration des rapports est sensible. La comportement en matière de reporting social est divers mais quatre groupes de comportement assez homogènes apparaissent : les « rien à cirer » qui ne font aucun effort (Bouygues, Lagardère), les « petits malins » qui ne fournissent que des informations relatives à la holding (Accor, Air Liquide, L’Oréal, Sodexho Alliance), les « francs-tireurs », pionnières du développement durable, qui donnent des informations de bonne qualité mais sur les items qu’elles ont choisis et ne se soucient guère de la conformité au décret (Carrefour, Danone, Suez), les « leaders » qui mettent en œuvre des moyens importants pour se doter d’un dispositif de consolidation des données sociales « monde » (Casino, Lafarge, Peugeot, Véolia, Vinci, Saint-Gobain, Vivendi Universal). TF1 se situe dans la même position mais, uniquement française, elle n’a qu’à mettre en forme son bilan social pour être en conformité.

Les entreprises renseignent très mal sur tout ce qui touche à la précarité, que ce soit le recours à l’intérim ou ce qui se passe dans les filiales. Après avoir affirmé que la vérification du respect des règles de l’OIT dans les filiales « n’avait pas grand sens en France », Daniel Goudard admettait qu’il était allé un peu vite et que les principes de non discrimination et de liberté syndicale pouvaient effectivement ne pas être totalement respectés sous nos cieux.

Soixante pour cent des entreprises ont adhéré au Pacte mondial (Global Compact) mais c’est purement déclaratif. Trente pour cent des entreprises ont soumis leurs procédures de reporting aux commissaires aux comptes mais il ne s’agit que des procédures, pas de la véracité des données. Il faut maintenant que les entreprises avancent sur la fiabilité de l’information. Aucune entreprise ne mentionne l’avis des représentants du personnel sur le reporting social. Pour Bernard Saincy, la transparence étant une donnée de la négociation sociale et la loi NRE ne prévoyant pas de contrôle, « la légitimité de la première organisation syndicale française est d’organiser ce contrôle ». Les organisations salariales des groupes concernés doivent être consultées car il lui paraît paradoxal que les données financières doivent être débattues en comité central d’entreprise mais pas celles concernant le social et l’environnemental. La CGT demande deux types de contrôle, par l’Etat et par la société civile. Elle a demandé un contrôle du premier type par la création d’un centre de ressources dans le cadre de l’Inspection des Affaires sociales ou du Ministère du Travail ; elle met en place le deuxième, qui pourrait être élargi à d’autres organisations : des regroupements entre syndicats et ONG permettraient de couvrir l’ensemble du reporting.

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Au prochain numéro...

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