N°4 - octobre 2004
Un
des leviers, et sans doute le principal, de la diffusion massive de la responsabilité
sociale dans les entreprises sera l'intérêt économique.
Les grandes entreprises sont tenues d'afficher leur souci de RSE mais seule
une minorité de dirigeants d'entreprise petite ou moyenne, citoyens conscients
de leurs devoirs, s'intéressent à la RSE pour des raisons de principe.
La mise en conformité absolue avec les principes fondamentaux de l'Organisation
internationale du Travail et la déclaration universelle des droits de
l'Homme, d'une façon générale la prise en compte des externalités
- sans parler même de démocratie industrielle ! - est une démarche
exigeante, donc dispendieuse et chronophage, qui ne s'impose pas spontanément
aux dirigeants qui ne sont soumis ni à la loi NRE ni à la pression
de l'opinion. Le risque est alors que la RSE - réelle ou apparente, ceci
est un autre débat - reste cantonnée aux très grandes entreprises
médiatisées et aux militants d'une économie humaniste.
" Les valeurs créent de la valeur " répètent
les uns, notamment certains financiers qui affichent volontiers leurs valeurs
d'entreprise, gage de prospérité accrue. Ces valeurs d'entreprise
affichées sont généralement la considération portée
au client et les bonnes conditions de travail des salariés, c'est à
dire le respect des parties prenantes économiques. Qui nierait aujourd'hui
que des clients satisfaits sont la condition même de la pérennité
d'une entreprise placée dans un contexte concurrentiel ? Et qui n'est
pas conscient que les ressources humaines rares que sont les salariés
particulièrement qualifiés méritent quelque considération
si on souhaite se les attacher ? Au delà de ce premier degré de
la bonne gestion, il devient intéressant d'un point de vue " éthique
" ou " socialement responsable " de voir comment l'entreprise
s'intéresse aux autres apporteurs de travail à qui elle fait appel
directement ou indirectement : salariés " tout venant ", intérimaires,
vrais ou faux indépendants, employés des sous-traitants.
L'entreprise socialement responsable, au sens plein du terme, doit dépasser
la vigilance vis à vis de ses parties prenantes ressources économiques
pour être aussi attentive aux parties prenantes avec lesquelles les relations
ne sont pas synallagmatiques, c'est à dire tous ceux qui sont impactés
par les décisions prises par l'entreprise sans pouvoir forcément
influencer pareillement cette dernière : sous-traitants, travailleurs
et système de formation du bassin d'emploi, riverains et élus
locaux, etc. Or il n'est nullement évident que la prise en compte des
externalités soit source de profit, surtout à court terme.
La masse des dirigeants - et cela vaut aussi pour les responsables de niveau
n-1 et en deçà, directeurs de centre de profit voire cadres décisionnels
- n'intégrera la RSE dans la stratégie que si elle y trouve un
intérêt économique prouvé. Pour un salarié,
fut-il de haut niveau, cela sera si le mode de rémunération incite
au respect des principes de la RSE et cela ne sera pas si ces valeurs ne sont
qu'un supplément d'âme autorisé voire recommandé
une fois que tous les objectifs quantitatifs et qualitatifs sont atteints. Pour
un dirigeant à visée patrimoniale, la RSE sera intégrée
dans la stratégie si elle présente un intérêt économique
à long terme, qui se confond pas avec le rendement financier immédiat.
L'intérêt économique, qui n'est pas réductible au
retour financier immédiat, outre l'amélioration de l'accès
aux ressources rares, passe par une meilleure prévention des risques.
Il reste néanmoins dans le choix stratégique de la RSE une part
irréductible de valeurs propres, d'idéologie au sens premier du
terme, qu'il est loyal et nécessaire d'expliciter.
Marie-Noëlle Auberger
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L'université
d'automne du CFIE
La rencontre organisée le 20 septembre 2004 à Paris par le Centre Français d'Information sur les Entreprises sur " le rôle des parties prenantes dans la promotion de la RSE " a rassemblé beaucoup d'acteurs du secteur et a donné lieu à de multiples échanges. On trouvera ci-dessous l'essentiel de la table ronde et la présentation du groupe CFIE.
Le thème
de la RSE a émergé en France depuis cinq ans et une multitude
d'initiatives ont vu le jour, tant dans le domaine de l'observation, comme le
CFIE, que de la notation, fait observer Michel Capron, professeur des universités.
Mais aujourd'hui vient l'heure du scepticisme et du découragement devant
l'irresponsabilité sociale. Le texte final du Forum plurilatéral
européen sur la RSE est particulièrement décevant, déconnecté
des grands enjeux sociaux et environnementaux de la planète, l'UNICE
ayant totalement bloqué les propositions des organisations syndicales
et des ONG. Il ne reste plus qu'à espérer une initiative de la
Commission sur le reporting social et environnemental. Cela nous amène,
poursuit l'universitaire, à nous poser une question : la société
civile n'a -t-elle pas trop laissé le champ libre aux entreprises ? N'est-il
pas temps de reprendre l'initiative pour contraindre les entreprises à
mettre en œuvre leurs déclarations, pour que la RSE ne soit plus seulement
cosmétique ?
La demande professionnelle sur la RSE est relativement récente, expose
Martine Léonard du Crédit mutuel. On en est en matière
de RSE là où on en était il y a trente ans en matière
d'analyse financière, sans pouvoir procéder à des comparaisons
sur la durée. Les entreprises ont " survendu " ce qu'elles
faisaient en matière de RSE : elles annoncent avoir fait ce qu'en réalité
elles testent. En tant que financier, poursuit-elle, il nous appartient de demander
aux entreprises quels choix elles ont fait et à partir de quels arguments.
A partir de cela, nous nous forgeons un diagnostic et nous aidons l'entreprise
à comprendre ce que nous accepterons ou non en tant qu'investisseur.
Nous vérifions auprès des entreprises que leur démarche
RSE n'est pas simplement de la communication mais bien de la stratégie.
Jean-François Dupont de la CFDT Ile-de-France suit les affaires
d'épargne salariale depuis le rapport Balligand. Pour lui, des contradictions
s'aiguisent, des goulots d'étranglement se créent mais il porte
cependant, un jugement d'ensemble plutôt positif. Les organisations syndicales
ont cherché à reprendre pied dans le domaine de l'épargne
salariale, la connexion entre l'épargne salariale et l'ISR a donné
naissance au Comité Intersyndical de l'Epargne Salariale, auprès
duquel la quasi totalité des sociétés de gestion ont déposé
des demandes de labellisation. Les sociétés de gestion et les
organisations syndicales ont dialogué. Et la CFDT a été
à la base de la création de Vigeo. L'augmentation du nombre de
salariés qui bénéficient d'une épargne salariale
est due à la loi Fabius et au CIES mais l'existence même du label
peut inciter les salariés à ne pas aller au-delà. Le risque
présenté par le CIES et Vigeo est que le mouvement syndical externalise
la réflexion sur l'ISR. Le mouvement syndical a besoin de se réapproprier
la réflexion sur l'ISR, la RSE et la gouvernance et de clarifier l'articulation
de son action avec les ONG.
Les ONG sont aussi légitimes que les entreprises à parler de citoyenneté,
affirme Patrick Teil, président des Amis de la Terre France. Pour
lui, la RSE est un concept global qui comprend le social, le sociétal
et l'environnemental. Les Amis de la Terre oeuvrent sur ce dernier terrain,
d'abord en direction des institutions, françaises, européennes
et internationales. Ils mènent aussi des actions judiciaires, par exemple
en matière d'exploitation de la forêt en Afrique australe ou de
la pollution au plomb dans l'est de la France. L'association s'adresse aussi
à l'opinion publique. Ayant participé au rapport développement
durable d'EDF, sollicitée par un autre électricien à propos
de " l'électricité verte ", elle se demande si le partenariat
avec les entreprises est positif ou contre-productif.
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ONG, syndicats
et démocratie
Dans le débat,
Jacques-Noël Leclerc d'Amnesty International fait remarquer que l'année
2004 voit une évolution des rôles des uns et des autres, avec la
possible création d'un partenariat sur les droits humains et syndicaux
entre organisations syndicales et ONG. Les syndicats ont des alliances nouvelles
à créer, avec les ONG et d'autres forces, estime Jean-François
Dupont. Les syndicats envisagent-ils d'associer les ONG au CIES ? demande Maurice
Ronai, chercheur en sciences sociales. Et pourrait-on imaginer que l'ensemble
des fonds se concertent pour réagir face à une entreprise au comportement
inadmissible ? Les indicateurs sont parfois difficiles à apprécier,
affirme Michel Lamy de la CFE-CGC et du CIES : un constructeur qui fabrique
des véhicules peu polluants dans des usines très polluantes est-il
plus ou moins responsable que son confrère qui fait l'inverse ?
Certains universitaires membres d'ATTAC considèrent qu'il est pervers
d'essayer de civiliser la finance, rappelle Eric Loiselet, consultant. Au Royaume
Uni, la caisse de retraite par capitalisation des professeurs d'université
s'est préoccupée du coût économique et environnemental
des futures retraites et les principes d'investissement ont fait l'objet d'une
déclaration de principes. Le grand absent de l'IRS à la française
est la démocratie, poursuit-il, comment organiser une politique de placement
de l'épargne des citoyens, y compris dans le fonds de réserve
des retraites ? L'entreprise est un corps monarchique, note Jean-François
Dupont, et la question de la démocratie économique est posée.
Mais celle-ci doit-elle passer par les outils de l'épargne salariale
responsable ? La démocratie sociale suppose la démocratie politique,
souligne Patrick Teil, dont le mouvement cherche d'abord à faire évoluer
la loi, même s'il reconnaît que l'évolution des comportements
dans l'entreprise a son importance.
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Responsable
socialement, donc efficace ?
Les tenants de la RSE s'appuient parfois sur des postulats non démontrés, précise Michel Capron, rien ne prouve qu'une entreprise socialement responsable soit plus efficace qu'une autre. Mais Martine Léonard affirme aux entreprises que la participation du personnel, le dialogue et le bien-être ont un impact positif sur la compétitivité, car on ne peut faire la promotion de la RSE sans cela. Faute de chiffres, on a pas de preuves mais on a une présomption de meilleure compétitivité, affirme-t-elle : les salariés viendront plus facilement et seront moins soucieux, l'entreprise aura de meilleurs ambassadeurs puisque les commerciaux auront de meilleurs arguments, toutes choses qui se retrouvent dans les parts de marché et l'évolution des coûts. Mais pour Patrick Teil, la difficulté de démontrer si la RSE apporte de la compétitivité est un faux problème car il convient de se placer sur le seul terrain des externalités.
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La mission du
CFIE est de participer à l'évolution des méthodes de
management dans les entreprises en vivifiant les échanges entre l'entreprise
et son milieu, expose Martial Cozette, son directeur général,
et ses métiers sont de fabriquer des outils et de former des acteurs.
Le groupe CFIE comporte deux structures complémentaires : une association
orientée vers la recherche et la sensibilisation, une société
dédiée à la production d'outils opérationnels. CFIE
Association fait de la veille, de la formation et réalise des études
thématiques, CFIE Conseil procède à des analyses d'entreprise,
accompagne les entreprises dans la conduite du dialogue, élabore et met
en œuvre une démarche de progrès en utilisant le Bilan Sociétal.
CFIE Conseil est filiale à 50% de l'association les autres actionnaires
étant Axylia, société de conseil en gestion de fonds éthiques,
à hauteur de 17,5% et quatre personnes physiques. Avec six salariés,
dont quatre analystes, aidés par divers stagiaires, le groupe ne parvient
pas encore à des résultats équilibrés. En 2004/2005,
la CFIE se recentre sur des axes de développement plus ciblés
: identifier des problématiques, les approfondir et associer les compétences
et les acteurs.
Il a mis récemment en place une nouvelle mouture de son site internet
à http://www.cfie.net/
Le dromadaire africain et la poule britannique
Ceva Santé
animale fabrique des médicaments pour les animaux. Cette entreprise
présidée par Philippe du Mesnil a en réalité deux
métiers distincts correspondants à des marchés fort différents
: celui des animaux de compagnie et celui des animaux dont les humains consomment
les produits. Le premier est sociologiquement de plus en plus proche de la santé
humaine et les acheteurs y sont relativement indifférents aux prix ,
le second connaît de réelles contraintes économiques. L'un
et l'autre sont soumis à des contraintes réglementaires lourdes.
Ses 1350 collaborateurs, avec des équipements sophistiqués, produisent
un chiffre d'affaires consolidé de deux cent cinquante millions d'euros
dont 20% en France, 30% en Europe et 50% dans le reste du monde. L'entreprise
gagne de l'argent, ce qui n'était pas le cas il y a une dizaine d'années,
et a connu une forte croissance externe. Faisant autrefois partie du groupe
Sanofi, Ceva Santé animale a connu deux LBMO, l'un en 1999 avec PAI Partners,
du groupe Paribas, un des principaux acteurs européens du Private Equity,
l'autre en 2003 avec le scandinave Industri Kapital, une des principales sociétés
de capital investissement européennes. Ce type d'actionnaire, gérant
l'argent investi par de grands organismes financiers, est très sensible
à la gouvernance des entreprises et à leur action en matière
environnementale. En ce domaine, si l'Europe est une région riche où
l'environnement est protégé, il y a beaucoup à faire dans
le reste du monde. En matière de social stricto sensu, Philippe du Mesnil
a décidé de faire bénéficier les salariés
du monde entier d'une protection sociale : la couverture santé invalidité
décès est mise en place, la couverture frais de santé sera
prochainement étendue aux familles, l'étape suivante sera celle
de la retraite. Il n'a jamais parlé de ce plan à ses actionnaires,
peut-être parce qu'il est conscient qu'il n'est pas toujours utile de
tenter de mettre dans le coup les parties prenantes juridiquement liées.
Quand il a proposé au Comité central d'entreprise de subventionner
une action en faveur du traitement des enfants autistes par la thérapie
animale, il s'est fait rétorquer qu'il devrait commencer par augmenter
les salaires.
L'entreprise a développé deux marchés de niche dans des
contextes bien différents. Pauvre et connaissant des problèmes
d'insécurité, l'Afrique n'est pas à la mode aujourd'hui
; les dromadaires ne sont jamais vus par un vétérinaire alors
même qu'ils sont la condition de la vie des populations du désert
; le marché de leurs médicaments représente moins de dix
millions d'euros. C'est dire que ce n'est pas pour des motivations financières
que Ceva Santé animale développe et commercialise des produits
destinés à ces camélidés. A l'inverse, peut-on dire,
sur le riche marché britannique, la préoccupation pour le bien-être
animal dépasse les animaux de compagnie pour s'appliquer aussi aux animaux
de rente. Le développement d'un produit pour renforcer le squelette des
poules pondeuses aujourd'hui victimes de décalcification des pattes présente
donc un intérêt économique certain.
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Parties prenantes.
C'est le nom d'une pièce de théâtre pédagogique écrite
par Stéphanie Savel et Jean-Pierre Gauthier d'ASG Conseil, présentée
le 6 octobre aux ban et arrière ban du secteur de la RSE, après
des répétitions actives auxquelles les proches apportaient un
regard critique et une avant première à Développement et
emploi. L'argument ? Une entreprise de province à capitaux familiaux
manque de fonds propres pour investir dans une nouvelle usine en Pologne. Sur
la suggestion de son bras droit, ami d'enfance et maire de la ville, la présidente
décide de faire appel à un fonds d'investissement responsable
pour contrer l'arrivée d'un fonds de placement étasunien proposé
par son oncle. Afin de séduire le dit fond, elle embauche un jeune homme
retour d'Afrique qui est chargé d'introduire le développement
durable dans l'entreprise, sans pour autant menacer la rentabilité de
celle-ci. " Une entreprise, c'est fragile ", lui répète
la présidente, tant et si bien qu'il reprendra la formule dans les dernières
scènes. Inquiétude des salariés qui craignent que l'expansion
polonaise tourne à la délocalisation, absence totale de syndicat,
contestation via un site internet parallèle et anonyme, usage astucieux
des subventions pour l'emploi des handicapés, jeune journaliste engagée…
et happy end final : tant l'entreprise que la communauté de communes
reçoivent une distinction développement durable, le jeune promoteur
de la RSE qui n'a plus rien à apprendre à l'entreprise est embauché
au ministère du développement durable et la journaliste part travailler
dans un cabinet de notation extra financière à Paris.
Certains spectateurs ont trouvé les personnages caricaturaux et l'action
peu crédible ; d'autres ont trouvé que ce n'était pas très
loin d'une réalité possible. La question n'est peut-être
pas là : quand le chargé de développement durable explique
qu' il faudra renoncer à un taux de profit de 15% parce qu' " au
delà de 3%, c'est du vol ", certains financiers responsables présents
dans la salle ont estimé que cela discréditait l'exercice. En
tout état de cause, la pièce, qui bénéficie de l'appui
du Centre national des Arts et Métiers Bretagne Pays de Loire, n'a pas
vocation à être présentée seule : elle doit être
suivie d'un débat entre spectateurs et auteurs. C'est à l'usage
que l'on verra si elle " passe " auprès des responsables et
des salariés d'entreprise.
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