La Missive de Gestion Attentive

N°12 - juin 2005

Edito : Mesurer la RSE

Comment mesurer la responsabilité sociétale des entreprises ? Comment apprécier objectivement la façon dont la direction prend en compte les externalités produites par l'action de l'entreprise, la manière dont elle répond aux demandes explicites et implicites des parties prenantes?
Le rapport extra financier produit par des entreprises de plus en plus nombreuses, qu'il soit baptisé " de développement durable ", " sociétal " ou autrement, contient des éléments qualitatifs et des indicateurs chiffrés. Mais quels sont les items sur lesquels portent les éléments qualitatifs, quels sont les indicateurs employés ? Et qu'y a-t-il derrière les indicateurs ?
Prenons un exemple simple. Du point de vue de la sauvegarde de l'emploi, qui est le plus responsable, l'entrepreneur qui assure l'emploi à vie à ses " titulaires " et gère les fluctuations d'activité par le recours à des CDD et de l'intérim ou bien celui qui embauche et licencie en fonction de son carnet de commandes mais peut assurer que toute personne quittant l'entreprise sera plus employable que lorsqu'elle y est entrée ? On ne peut répondre à cette question que si on a préalablement défini ce qu'on entendait par attitude responsable.
La pertinence des indicateurs n'est pas toujours évidente. Dans un petit kit d'autodiagnostic développement durable proposé au consommateur citoyen, il est bien mieux côté de prendre une douche qu'un bain, celle-là étant censée utiliser moins d'eau que celui-ci ; entendre un adolescent chanter une demi-heure sous la douche ouverte à fond peut rendre sceptique sur la valeur de cet indicateur. Moins anecdotique, la supériorité des salaires pratiqués dans l'entreprise avec ceux du pays ou de la branche est considérée comme un point positif, ce n'est pas pertinent si elle a été obtenue par externalisation des métiers peu qualifiés et donc peu rémunérés.
Les instruments de la RSE - lignes directrices, questionnaires de notation, kits d'autodiagnostic - sont variés, ils ne permettent pas la comparaison immédiate entre les entreprises. Dans des analyses publiées récemment, l'ORSE, dans son Guide des organismes d'analyse sociale et environnementale, et l'association des comptables généraux accrédités au Canada, CGA-Canada, déplorent le manque de convergence des méthodes d'analyse extra financière qui ne permet pas les comparaisons. La tentation est grande de normaliser les instruments, voire de certifier leur utilisation par un organisme extérieur afin de garantir l'objectivité. Mais la certification par un organisme extérieur ne résout pas le problème de fond, elle ne fait que le déplacer.
Les indicateurs mesurent l'adéquation à des critères qui se réfèrent eux-mêmes à un corpus de référence qu'il faut bien qualifier d'idéologique. Par exemple, le nombre de litres d'eau consommée est un indicateur, le critère étant l'utilisation raisonnable de l'eau, qui renvoie à un principe : ne pas gaspiller une ressource rare, gérer la planète. Le corpus de référence était religieux pour les Quakers qui ont inventé le concept d'investissement éthique. Aujourd'hui, on fait plus généralement référence aux conventions fondamentales de l'OIT et à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, ainsi qu'aux lignes directrices de l'OCDE. Mais il n'existe pas de constitution mondiale, de textes indiscutés.
Le 8 juin à Bruxelles, le Conseil économique et social européen a adopté un avis sur les instruments de mesure de la RSE qui, sans privilégier l'un ou l'autre instrument, pose leurs caractéristiques nécessaires. Ce texte, dont l'équilibre a permis son adoption à une large majorité, est né à l'initiative d'une conseillère française, Evelyne Pichenot, qui avait pris comme expert l'auteur de ces lignes. L'avis considère que les instruments devraient faire référence aux principes internationalement reconnus ainsi qu'à l'acquis communautaire, et s'adapter aux diverses situations - selon les secteurs, la taille des entreprises, le caractère lucratif ou non, les territoires-. Les instruments doivent être clairs sur le plan idéologique - en affichant le corpus de référence - et sur le plan technique - en déterminant des indicateurs cohérents, pertinents et fiables-.
Les instruments ne sont pas bons ou mauvais par essence, ils se référent à un contexte sociologique et historique précis et au point de vue de l'utilisateur. Ce qui est délocalisation pour l'un est arrivée de nouveaux investissements pour l'autre. C'est pourquoi il nous semble que les instruments n'ont de sens que dans un dialogue avec les parties prenantes concernées. Celles-ci ayant des intérêts différents, voire divergents, l'exercice n'est pas simple. Paul Valéry disait " tout ce qui est simple est faux, tout ce qui est compliqué est inutilisable " , ce n'est pas une raison pour ne pas essayer d'améliorer les instruments de la RSE.

Marie-Noëlle Auberger
mna@gestion-attentive.com

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Guide des organismes d'analyse sociale et environnementale

Comment s'y retrouver dans la flopée d'acteurs de la RSE ? Pour aider, l'ORSE et l'ADEME sortent l'édition 2005 du " Guide des organismes d'analyse sociale et environnementale ", rédigé par Emilie Alberola, rapporteur de groupe de travail. Le guide papier fait en quatre-vingt pages le tour du secteur, il est accompagné de fiches sur les acteurs analysés. Enfin presque, car le Centre Français d'Information sur les Entreprises, cité à plusieurs reprises dans le guide proprement dit, n'a pas de fiche. Heureusement, les concepteurs du produit ont eu la sagesse de considérer la version papier comme provisoire, la mise à jour étant faite sur le site de l'ORSE. Cette façon de faire se révèle d'autant plus pertinente que les choses vont vite dans le secteur : c'est la veille de la conférence de présentation du guide que la fusion Vigeo Ethibel était annoncée.
Pierre Ducret, vice-président de l'ORSE, souligne que le guide s'intéresse aux organismes d' " analyse " et non de " notation " comme dans les versions anciennes car le champ d'intervention s'est élargi. Toujours dans la sémantique, il note que " analyse sociale et environnementale " peut être un titre trop restrictif car il ne comprend pas la gouvernance ; c'est pourquoi l'expression " analyse sociétale " est employée dans le corps du texte, ainsi que la troisième dénomination possible : " extra financière ". Les financiers font désormais une place à l'analyse sociale et environnementale comme ils font une place à l'investissement socialement responsable : l'effet Enron a conduit le monde de la finance à intégrer la gouvernance dans le champ de l'analyse. L'ISR a donc une place reconnue mais qui n'est que celle d'un petit compartiment qui doit faire ses preuves.
En 2001, les entreprises européennes étaient agacées par la multiplicité des questionnaires, aujourd'hui ce foisonnement n'est plus une préoccupation pour elles. Beaucoup font des efforts pour une politique de développement durable et souhaitent désormais que ces efforts soient mesurés. On assiste donc à l'apparition de l'analyse sollicitée.
Les méthodes d'analyse extra-financière restent diverses. " Il n'y a pas eu de percée épistémologique, ce qui a pour conséquence une faiblesse de l'analyse sociétale par rapport à l'analyse financière qui parle la même langue de New York à Tokyo " souligne Pierre Ducret.
Il existe aujourd'hui trois agences de notation financière dans le monde, qui ont un impact considérable sur le marché des capitaux, et au-delà sur l'organisation des ressources économiques. On a répertorié quarante-cinq organisations extra financières, qui n'ont pas d'influence sur le marché des capitaux. Comment faire pour que celles-ci aient demain un impact plus marquant sur le fonctionnement du marché des capitaux et donc sur l'économie ? Pour Christian de Perthuis, le modèle économique des ces organisations ne leur permet pas de faire de la recherche et elles ont souvent le grave problème des conflits d'intérêt. Les agences sociétales, aujourd'hui cent fois plus petites que les agences financières, ne joueront un rôle important que si la notation extra financière passe du marché secondaire au marché primaire : une grande étape aura été franchie quand il sera indispensable d'être noté ISR pour lever des capitaux. Ensuite, il faudra élargir la notation à de nouveaux sujets ou de nouveaux outils : PME, collectivités territoriales, notation carbone. La notation carbone est un exemple où le marché internalise ce qui était une externalisation. De ce fait, le problème environnement est traité non plus seulement par le directeur de l'environnement mais aussi par le directeur financier.
L'ADEME a un rôle d'incitation, rappelle François Moisan, elle dispose de faibles ressources publiques et entend faire participer le secteur privé. Elle cherche à apporter des outils aux entreprises pour qu'elles intègrent des préoccupations environnementales. Le risque carbone s'inscrit dans les comptes des entreprises. C'est un dispositif normatif, pour certaines aujourd'hui, pour toutes demain. L'Ademe a un système d'aide au diagnostic pour les entreprises qui veulent réaliser un bilan carbone, bilan qui essaie d'évaluer les émissions sur toutes la chaîne de production du produit, y compris lors de sa destruction.
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Les rapports de développement durable des entreprises canadiennes

Suite à une étude qu'elle a effectuée, CGA-Canada, l'association des comptables généraux accrédités au Canada, (Certified General Accountants Association of Canada) déplore le manque de comparabilité de l'information des rapports de développement durable émis par les entreprises canadiennes. L'instrument le plus utilisé est les lignes directrices du GRI, et plus de 40% des entreprises interrogées préconisent leur adoption. Mais les moins enthousiastes vis-à-vis de cette référence sont les entreprises de grande taille et celles qui sont les plus familiarisées avec elles.
Les entreprises doivent prendre des mesures pour " accroître la crédibilité de leurs rapports " et éviter les problèmes de " mascarade écologique " associés aux rapports sur le développement durable. CGA-Canada considère que "la certification ou la vérification indépendante " est " le meilleur moyen d'améliorer la crédibilité des rapports" et préconise, " pour améliorer la comparabilité des rapports " que ces lignes directrices soient rendues obligatoires " pour les entreprises qui vont au-delà des exigences réglementaires minimales ".
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Instruments de mesure et d'information sur la RSE dans une économie globalisée

135 pour, 2 contre, 18 abstentions : c'est avec des voix des trois groupes - employeurs, salariés, activités diverses - que le Comité économique et social européen a adopté le 8 juin l'avis 692-2005. Et pourtant le sujet - " Instruments de mesure et d'information sur la RSE dans une économie globalisée ", apparaissait conflictuel lorsque Evelyne Pichenot, conseillère du groupe 3, le proposa au Conseil fin 2004. Le précédent avis du CESE sur la RSE avait porté sur le Livre Vert, à la demande de la Commission. Son processus d'adoption, alors marqué par un antagoniste certain entre les trois groupes, avait abouti dans la douleur en mars 2002. Depuis le sujet de la RSE restait maudit pour le Comité.
Une nouvelle initiative de la Commission est attendue sur le sujet, probablement sous la forme d'une Communication. Il se dit qu'un intérêt particulier est porté aux lignes directrices du GRI, dont l'adoption serait préconisée. Cependant, l'élaboration de cette initiative a pris du retard et l'avis, qui aurait logiquement du être adopté peu après la sortie de la Communication, l'a été nettement avant.
L'avis ne préconise pas un instrument plutôt qu'un autre, il pose des principes que doivent respecter les instruments - codes de conduite, chartes d'entreprise, labels, notation d'agence, lignes directrices, etc. - utilisés pour apprécier le degré effectif de l'engagement volontaire des entreprises en matière de responsabilité sociétale. Plus ou moins précis, plus ou moins codifiés, ils sont toujours basés sur des présupposés idéologiques, implicites ou non. Pour l'avis, les instruments de la RSE doivent être en cohérence avec les références internationales reconnues - comme les conventions de l'OIT, la déclaration universelle des droits humains, les principes directeurs de l'OCDE - et bien sûr avec l'acquis communautaire.
Sur la base des mêmes concepts, les indicateurs concrets doivent être adaptés respectivement pour les services d'intérêt général et pour la production de biens et services ordinaires ; pour les activités marchandes et non marchandes ; pour les groupes multinationaux et pour les PME ; selon les secteurs d'activité. Le Comité appelle les acteurs européens de la RSE à participer activement à la construction d'une nouvelle génération d'instruments en participant à la rénovation des lignes directrices de la GRI et à l'élaboration de celles de l'ISO. Il recommande la création d'un portail européen d'information sur les pratiques RSE des entreprises.
L'avis insiste sur la nécessaire clarification de l'information (bilan extra financier, reporting social, etc.). Il faut distinguer opérations de communication - c'est à dire construction d'une image positive de l'entreprise auprès du public - et démarche de reddition (ou reporting) - c'est-à-dire réponse aux questions des parties prenantes. La fiabilité et la pertinence des instruments, indispensables, seront plus fortes s'ils sont élaborés ou adaptés par un dialogue avec les parties prenantes. Néanmoins, l'entreprise dispose de ressources finies et ne peut pas répondre à toutes les demandes des parties prenantes, il est légitime qu'elle hiérarchise ces attentes en fonction de sa propre stratégie.
Les représentants des travailleurs et, pour les grandes entreprises, le comité d'entreprise européen, devront jouer un rôle dans l'intégration de la RSE dans la politique de l'entreprise.

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Les liens du mois

ORSE

CGA

L'avis
Si vous voulez le lire en tchèque ou en letton ou même en anglais, vous pouvez aller ici. Dans les cases du questionnaire, vous mettez la langue voulue, et " pichenot " dans la case " rapporteur " ou bien dans la case " avis n° " : 692 et " année " : 2005.
C'est le français qui a été la langue de travail et il se peut que certaines nuances aient été perdues dans les autres langues.
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