La Missive de Gestion Attentive

N°13 - juillet 2005

Edito : une société de consommation responsable?

Con-sot-mateur : les murs d'un certain mois de mai définissaient le consommateur comme doublement bête et voyeur. Une génération plus tard, le vocabulaire a évolué, le thème de la consommation responsable prolonge le refus du "consomme et tais-toi". Les campagnes comme De l'éthique sur l'étiquette et le développement du commerce équitable cherchent à faire du consommateur un acteur du développement durable, comme la RSE le fait du producteur, l'ISR de l'épargnant et l'Agenda 21 du citoyen.
Le mouvements de consommateurs peuvent s'attacher à obtenir le meilleur rapport qualité prix pour les produits ou prestations ou au delà élargir la question pour s'attacher à la qualité sociétale - sociale, écologique, politique - des dits produits et prestations. Tourisme, industrie de consommation, épargne personnelle sont entre autres trois secteurs dans lesquels le consommateur peut effectuer des choix, consuméristes et/ou solidaires.
Le caractère responsable d'un produit peut être un argument de différenciation marketing. On va proposer du "responsable" au client qui en demande et du "non responsable" à celui qui n'en demande pas, évidement le plus nombreux. L'entreprise s'adresse alors à un consommateur d'un certain type dans une logique de niche, pour l'ensemble de ses produits ou, le plus souvent, pour certains d'entre eux.
La société dans son ensemble pourra être qualifiée de responsable quand les principes du développement durable ne seront plus proposés simplement aux intellectuels urbains se réclamant d'être citoyens du monde mais à l'ensemble de la population, y compris à ceux qui cherchent le produit le moins cher et les loisirs les plus distrayants.
Ce n'est certainement pas pour demain. Pour autant, cela n'empêche pas d'essayer.

Marie-Noëlle Auberger
mna@gestion-attentive.com

-------------------------------

Tourisme de masse, tourisme social, tourisme responsable

Le tourisme, aujourd'hui une des très grandes branches économiques mondiales, est parfois farouchement décrié : transports polluants, destruction des écosystèmes naturels, bétonnage du littoral et de la montage et dénaturation du patrimoine culturel local sont portés à son passif. Ses défenseurs font état du grand nombre d'emplois créés, de l'amélioration de l'habitat, de la prospérité économique apportée, de l'ouverture à la modernité… Dans les régions où l'eau est rare, on peut légitimement penser que la création d'un golf n'est sans doute pas la meilleur allocation sociale de la ressource mais il en est strictement de même de la culture de bananes. Le tourisme crée de l'emploi, il en détruit ; il modifie les paysages, l'ordonnance urbaine. Comme toute activité de production de biens et de services, il entraîne des modifications dans l'économie et la société du pays concerné ; comme activité largement transfrontière, il emporte villes et campagnes dans la spirale de la mondialisation. C'est d'ailleurs pour éviter aux sociétés qu'ils entendent contrôler d'être entraînées par cette vague de fond, plus que pour frapper l'Etat au portefeuille, que les mouvements politico-religieux radicaux luttent contre le tourisme en s'en prenant aux voyageurs occidentaux.
Si le tourisme de masse peut transformer le paysage en décor et la culture en folklore, ce n'est peut-être pas obligatoire. Les formes de tourisme sont diverses : il y a la tendance "sea, sex and sun" - jusqu'au tourisme ouvertement sexuel dans certaines régions - et la tendance "monuments historiques et paysages" - jusqu'au tourisme culturel haut de gamme avec conférencier diplômé - , les parcs à touristes isolés du reste du pays, le logement chez l'habitant… Certaines pratiques sont condamnables, comme le tourisme d'exploitation sexuelle enfantine, mais dans la grande diversité des pratiques touristiques légales, il peut y avoir des comportements plus ou moins responsables. Ainsi l'Organisation Mondiale du Tourisme veut elle encourager le développement d'un "tourisme durable, conscient de ses responsabilités et accessible à tous, avec pour objectif de contribuer au développement économique, à l'entente internationale, à la paix, à la prospérité et au respect universel des droits de l'homme et des libertés fondamentales".
L'OMT est une institution spécialisée des Nations Unies mais, d'origine professionnelle, elle est la seule institution intergouvernementale à recevoir l'affiliation de personnes morales de droit privé telles que compagnies aériennes, chaînes d'hôtellerie et de restauration, voyagistes mais aussi banques, compagnies d'assurance et sociétés d'assistance. Portant particulièrement attention aux intérêts des pays en voie de développement, l'OMT favorise les transferts de technologie et la coopération internationale, développe les partenariats entre les secteurs publics et privés et encourage la mise en œuvre du Comité Mondial d'Ethique du Tourisme. Il s'agit de maximiser "les effets économiques, sociaux et culturels positifs du tourisme" et de minimiser "les répercutions négatives sur la société et l'environnement".
Très engagé, le Bureau International du Tourisme Social est le réseau fédérateur des organismes de tourisme social. Le tourisme social se définit comme le droit au repos et aux loisirs touristiques pour tous, y compris les citoyens les moins favorisés. Faisant partie de l'économie sociale et solidaire, il se dit "facteur de cohésion sociale", "acteur de l'aménagement du territoire et du développement local" et "partenaire des programmes de développement mondial". Peuvent revendiquer leur appartenance au tourisme social toute entreprise "dont l'acte fondateur ou l'objectif principal indique clairement poursuivre un projet d'intérêt général et rechercher l'accessibilité du plus grand nombre aux loisirs touristiques, se démarquant ainsi de la recherche du seul profit maximal". Historiquement créé pour les travailleurs modestes des pays industrialisés, le tourisme social s'intéresse de plus en plus aux effets de ses actions sur le territoire, passant ainsi du social au sociétal.
Alors qu'un voyagiste français fait sa campagne publicitaire de l'été 2005 sur "l'obsession des prix", transformant colonnes antiques et poisson zèbre en code barre, d'autres concepts font leur chemin, à bas bruit mais obstinément : écotourisme, tourisme responsable en environnement, charte du voyageur, transport écologique, économie solidaire.

-------------------------------

Produits industriels : en attendant un bilan écologique global

On entend ce mois-ci sur les ondes françaises une publicité pour les sacs plastiques présentant ceux-ci comme un produit favorable à l'environnement, produisant de l'énergie par combustion dans les déchets ménagers. Cette campagne fait suite à une autre, par laquelle un grand distributeur présentait les dits sacs plastiques comme une nuisance écologique majeure et préconisait pour les remplacer l'usage de sacs de même matériau mais de plus grande contenance, réutilisables. De fait, les sacs plastiques, entiers ou en lambeaux, envahissent terres et mers, une expédition scientifique en a même trouvé sur les rivages de l'île inhabitée de Clipperton. La publicité des fabricants de sacs plastiques n'omet d'ailleurs pas d'enjoindre les consommateurs de ne pas laisser les sacs dans la nature. D'autre part, les sacs de courses servent bien souvent de substitut aux sacs poubelles, dont la fonction n'est guère remise en cause, plus personne ne déposant les ordures en vrac dans un conteneur, ce qui est heureux pour l'hygiène. On peut aussi noter que chacun parle de "plastiques" sans distinguer le matériau constitutif, or le polychlorure de vinyle dégage du chlore en brûlant, contrairement au polyéthylène basse densité.
Les sacs plastiques sont emblématiques mais ils ne représentent qu'une partie des emballages. La question des détritus est un problème majeur de nos sociétés qui ne saurait certainement pas être résolu par quelques injonctions provenant de tel ou tel secteur industriel.
Dans l'ouvrage "Alertes santé", qui s'intéresse notamment aux conséquences de la croissance industrielle et des déficiences du contrôle étatique sur la santé publique, les auteurs notent au passage que des produits présentés comme écologiques peuvent se révéler dangereux. Les lampes fluocompactes sont présentées comme bonnes pour l'environnement parce qu'elles consomment moins d'électricité que les ampoules classiques mais une ampoule brisée accidentellement lâche dans l'air des vapeurs de mercure. Celles-ci atteignent dans une pièce fermée des valeurs plusieurs milliers de fois supérieures à la limite maximale autorisée par la norme environnementale en préparation à l'Union Européenne, nous disent André Cicolella et Dorothée Benoit Browaeys. De plus, le recyclage de ces lampes n'étant pas effectué, le mercure qu'elles contiennent finit par polluer l'environnement.
Ce n'est donc pas nécessairement le produit le moins gourmant en énergie qui est le plus écologique. Quel type de produit le consommateur responsable doit-il choisir ? On arrive à connaître la réponse en perspective du bilan énergétique, il est plus difficile de le savoir quand on regarde l'ensemble de l'état de la Planète. Ce sera le cas tant qu'on ne disposera pas pour chaque produit d'un bilan environnemental global, incluant le bilan énergétique mais ne s'y limitant pas.
Et la mise au point du référentiel général n'est pas simplement affaire d'objectivité scientifique, même si celle-ci doit évidement être de mise. La production d'électricité par voie nucléaire, contrairement à la combustion de produits énergétiques fossiles, n'utilise pas de ressources rares qui pourraient être mieux valorisées comme matière première de l'industrie chimique ; elle ne crée pas de gaz à effet de serre. Ce n'est pas pour autant que le consensus se fait sur le caractère écologique de cette filière énergétique. Qui dit bilan dit mesure et normes: là aussi on retrouve des questions de choix social.

-------------------------------

Consommateur responsable et produits financiers

Quelle est la première responsabilité d'une entreprise ? Pour la majorité des Français interrogés en février 2005 par Ethicity, la réponse est claire : assurer la sécurité de ses salariés par la pérennité de leur emploi. Elizabeth Pastore-Reiss, directrice d'Ethicity, qui présentait les résultats d'une étude de marketing pour les produits financiers responsables lors d'un petit déjeuner Novethic, note aussi une perte de confiance envers les grandes entreprises alors que les PME sont considérées comme plus fiables. Globalement, les Français sont très sceptiques sur la compatibilité des préoccupations sociales et environnementales et la recherche du profit.
Cette enquête a fait apparaître huit types de consommateurs de produits financiers, dont trois sont intéressants pour les investisseurs socialement responsables, à savoir "les réactifs", "la relève" et "les engagés". Ces derniers, qui représentent le cœur de cible, appartiennent majoritairement aux catégories socioprofessionnelles moyennes et supérieures, souvent dans le service public, sont âgés de 35 à 64 ans et habitent les grandes villes. Ils regardent la télévision publique, lisent le Monde et Télérama, au son des classiques ou des musiques du monde. Sociétaires de la MACIF et des Banques Populaires, ils achètent des surgelés chez Picard et des produits culturels à la FNAC.
La catégorie "relève" est en bonne partie constituée des enfants des précédents. Mais les membres de cet ensemble sont plus souvent situés dans le système économique. Ils regardent Canal Plus, en particulier les Guignols de l'info et lisent Enjeux les Echos. Clients d'Ikéa et de Go Sport, du Crédit Lyonnais ou de la Société Générale, habitant en centre ville, ils lisent beaucoup, entre deux tours de karting. S'intéressant déjà à la préparation de leur retraite, ils veulent de l'information sur les produits financiers. Souhaitant forger leur propre opinion, ils vont chercher cette information sur Internet et ailleurs, et veulent savoir comment sont composés les produits.
Catégorie montante, les "ré-actifs" sont de jeunes diplômés bac+2 qui contestent le système. Anti-pub et proches des mouvements de consommateurs, ils aiment Caméra Café et Le Vrai journal sur Canal Plus.
Cette étude trace des pistes pour le marketing de l'investissement responsable, analyse Jean-Pierre Sicard, directeur de Novethic. Celui-ci doit assurer la transparence des critères ainsi que la mise en valeur des sources d'information et de leurs exigences vis-à-vis des entreprises, donner des informations et des explications sur le contenu des portefeuilles, effectuer du reporting sur les choix et leur justification mais aussi prendre en compte le fait qu'Internet est devenu le premier moyen d'information de ce type de client. Les gérants de fonds ne doivent pas oublier que l'argument selon lequel l'ISR diminue les risques et augmente la performance suscite la méfiance. De ce fait, il convient de privilégier une approche engagée mettant l'accent sur les performances à long terme. Il convient aussi de mettre en avant l'influence de l'ISR sur les entreprises, et de souligner que l'investisseur socialement responsable, non seulement utilise ses droits de vote mais encore exerce l'activisme actionnarial en dialoguant avec l'entreprise. Les consommateurs responsables étant méfiants vis à vis des grandes entreprises, y compris des grandes banques, ces dernières doivent se montrer transparentes par rapport à leurs clients, montrer quelle est leur éthique, en résumé expliquer, argumenter, dialoguer.
Dans le débat suivant la présentation de l'étude, il apparaît que les sociétés de gestion ne communiquent pas vraiment sur les fonds ISR. Le reporting extra financier est rarement associé au reporting financier mensuel, il est au mieux trimestriel. Chacun reconnaît que les conseillers dans les agences ne sont pas particulièrement bien informés sur l'ISR, ce qui fait dire au représentant d'une société de gestion que le canal de distribution efficace n'est pas le réseau bancaire mais Internet. Les établissements financiers font de l'ISR dans la gestion privée parce que les particuliers intéressés sont plus compétents en la matière que les vendeurs du réseau de distribution ; ils n'en font pas pour les PME parce que celles-ci attachent une grande importance à la liquidité de leurs placements, affirme la représentante d'une grande banque. On a ici parlé de la banque de détail mais la situation n'est pas très différente en matière d'épargne salariale. En tout état de cause, il reste beaucoup à faire en France en matière d'information. Un exemple en est donné : un questionnaire envoyé au "top ten" du développement durable en France et aux Etats-Unis a été renseigné dans les vingt-quatre heures par les entreprises d'outre Atlantique alors qu'une seule entreprise française, Danone, a répondu.

-------------------------------

Les liens du mois

Organisation Mondiale du Tourisme : www.world-tourism.org
Bureau international du tourisme social : www.bits-int.org
André Cicolella et Dorothée Benoit Browaeys, Alertes santé, Fayard, 2005.
Ethicity : http://www.ethicity.net
Novethic, matinée du 22 juin 2005: http://www.novethic.fr/novethic/upload/cp/91833.pdf


---------------------

 

numéro précédent - numéro suivant

retour à l'accueil