|
La Missive de Gestion Attentive
N°15 - octobre 2005
Sommaire
Edito:l'actionnaire n'est pas toujours
celui que vous croyez
Les uvres sociales d'une ville, la protection de
la nature et l'emploi local
De la responsabilité fiduciaire à l'engagement
Les accords cadres internationaux et le modèle
social européen
Deux ouvrages du Comité 21
Les sites de ceux qu'on cite
Edito: l'actionnaire
n'est pas toujours celui que vous croyez
Un homme blanc entre deux âges, bedonnant et à moitié
chauve, portant un gibus et fumant un gros cigare : si l'image de l'actionnaire
donnée par les caricatures a été un portrait social,
elle ne l'est plus guère.
Il existe depuis les débuts du capitalisme industriel différents
types d'actionnaires : l'actionnaire dirigeant, le "patron propriétaire"
de nombreuses PME ; l'actionnaire familial, souvent les héritiers
du précédent une ou des générations plus tard
; la maison-mère qui contrôle ses filiales ; l'entreprise
qui place ses liquidités ; le particulier qui gère lui-même
son portefeuille ; les investisseurs institutionnels - fonds de placements,
fonds de pension, fonds spéculatifs- et, en France en particulier,
l'Etat, fondateur ou nationaliseur. Le poids relatif de ces actionnaires
se modifie au fil du temps. Les actionnaires sont de plus en plus souvent
des investisseurs institutionnels, qui placent l'épargne des
personnes physiques, que celles-ci n'aient pas le goût ou le temps
de procéder à des investissements directs ou qu'il s'agisse
de futurs retraités qui ont cotisé - ainsi souvent que leurs
employeurs- pour alimenter un fonds de pension.
L'investisseur institutionnel a un "devoir fiduciaire" vis-à-vis
de des épargnants qui lui confient leurs avoirs : conserver et
faire fructifier les fonds. Des voix se font entendre dans les milieux
financiers, qui affirment que le devoir fiduciaire ne réside pas
dans l'exigence d'un taux de rendement maximal à court terme mais
bien dans le maintien de l'entreprise dans de bonnes conditions économiques.
"Qui veut voyager loin ménage sa monture" disait déjà
La Fontaine.
On peut penser aussi que ce devoir fiduciaire s'étend à
l'ensemble du système capitaliste et que l'investisseur institutionnel
doit agir de sorte que les entreprises ne dévorent pas leur environnement
sociétal. Certains fonds spéculatifs et même des entreprises
plus classiques jouent sur leurs titres de placement, pratiquant la prise
de contrôle suivie d'une vente par appartements, le nomadisme du
capital, en bref le pressage du citron jusqu'à épuisement.
Mais cette politique a pour limites celles de l'économie de marché
: une fois les usines fermées, les salariés au chômage
et les dirigeants au repos forcé, les investisseurs seront bien
en peine. Les cyniques diront que l'investissement dans les pays émergents
peut représenter une porte de sortie mais les précédents
historiques laissent penser que des bases solides dans les pays d'origine
des fonds restent indispensables. Sans qu'intervienne une quelconque conscience
sociale, les propriétaires d'entreprise ne peuvent pas à
long terme pratiquer la politique de la terre brûlée.
Mais évidement, rien ne dit que dans l'immédiat tel investisseur,
tel actionnaire va jouer la carte de l'attitude socialement responsable
ou même celle du long terme. On le verra dans ce numéro : les contradictions entre parties prenantes comme celles entre
horizons temporels pour une même partie prenante existent et
les parties prenantes les plus faibles ne peuvent pas toujours se défendre
efficacement. Dans certains cas, même si ce n'est pas la cas général,
celles-ci peuvent avoir intérêt à s'allier avec des
actionnaires conscients de leurs responsabilité à long terme.
Marie-Noëlle Auberger
mna@gestion-attentive.com
retour au sommaire
Les uvres
sociales d'une ville, la protection de la nature et l'emploi local
Une ville propriétaire d'un groupe industriel, une petite filiale
de troisième rang dans une activité non stratégique
et même pas dans le pays d'origine,la lutte européenne contre
la surpêche, des ouvriers à la qualification forte mais étroite...
un redressement judiciaire. Une réindustrialisation?
Il était une fois une usine à Sens dans l'Yonne,
en France, créée au début du XXe siècle par
la Compagnie Pont à Mousson. Changeant de groupe d'appartenance
comme de raison sociale et même d'activité au gré
des "rectifications de frontières" et des stratégies
mondiales, elle fabrique aujourd'hui des réducteurs pour les bateaux,
l'équivalent des boites de vitesse, avec cent vingt salariés,
sous le nom de ZF Masson. Elle est filiale à 100% de ZF Marine,
à Padoue, en Italie qui elle-même appartient à ZF
Friedrichshafen AG, un équipementier automobile situé dans
la ville éponyme, en Allemagne. La marine ne représente
que 1200 salariés sur les 56 000 du groupe. Ce dernier, dont l'actionnaire
de référence (93,8% du capital) est la Zeppelin Foundation,
mène une stratégie très offensive de fusions acquisitions
ainsi que de déploiement dans les pays émergents d'Asie.
Il était une fois au bord du lac de Constance un baron allemand
passionné d'aéronautique qui croyait au plus léger
que l'air. Après le grave accident d'un de ses dirigeables en 1908,
la population se mobilisa pour Ferdinand von Zeppelin et la somme énorme
de 6 millions de marks-or réunie par souscription servit à
créer une fondation pour le progrès de l'aéronautique.
Des usines de mécanique furent érigées à Friedrichshafen,
travaillant d'abord pour les dirigeables, notamment le Hindenburg,
puis pour l'automobile, y compris les chars Panzer. En 1947, le contrôle
de la fondation fut transféré, par la France qui occupait
la région, à la municipalité. Le maire de Friedrichshafen
est ainsi président de ZF Friedrichshafen AG et la ville consacre
une partie des bénéfices à financer des institutions
sociales pour la population de la ville: centre culturel, club du troisième
âge, bibliothèque et même des jardins d'enfants
Afin de protéger la ressource halieutique, l'Union européenne
a limité les quotas de pêche. En conséquence, non
seulement une partie de la flotte de chalutiers a été détruite
mais les commandes de bateaux neufs sont en nombre limité. Ce qui
pose quelques problèmes au groupe ZF qui comptait sur la croissance
de l'activité marine.
Le marché des inverseurs ne se développant pas comme espéré,
un nouveau produit, les hélices à pas variable, devaient
apporter le salut à l'usine de Sens. Mais l'activité ne
s'est pas remise du décès de la personne chargée
du développement et a été transférée
en Italie. Une période trouble suivit, avec l'arrivée d'un
"nettoyeur" spécialisé dans les départs
"volontaires". Celui-ci proposa à certains un chèque
contre une acceptation de licenciement pour faute grave, sans succès.
Déclarée en cessation de paiement en mai 2005, l'entreprise
est aujourd'hui en redressement judiciaire. Une activité annexe,
la fonderie et les freins ferroviaires, pourrait être reprise par
d'anciens cadres. Mais le gros de l'activité, la marine, n'intéresse
qu'un acheteur spécialisé dans les reprises d'entreprise
qui se propose de garder 44 personnes sur 108 s'il a un contrat d'engagement
client de la part de ZF. L'avenir est donc plutôt sombre.
Dans un bassin d'emploi sinistré, des ouvriers qui comptent souvent
plus de trente ans d'ancienneté, hautement qualifiés
mais hyper spécialisés et peu adaptables, ont peu de
chances de retrouver un emploi. Les autres filiales françaises
du groupe sont plus ou moins en forme, une d'entre elle fonctionne avec
des dizaines d'intérimaires mais il s'agit de postes faiblement
qualifiés, qui ne conviendrait pas aux Sénonais. Quant aux
reclassements à l'étranger au sein du groupe
ce sont
les unités chinoises qui embauchent.
Le groupe doit faire le maximum pour réindustrialiser le site,
affirme Alain De Bona, le secrétaire du comité d'entreprise.
Il ne demande pas au groupe de verser des indemnités de licenciement
plus fortes mais de chercher des partenaires pour créer des entreprises.
La région et le département affirment qu'ils vont tout faire
pour sauver l'emploi. Cependant, pour Alain De Bona, ce n'est pas à
la collectivité de payer les conséquences des choix stratégiques
du groupe. Groupe qui est aux abonnés absents : il n'y a aucun
contact avec la direction générale. Il existe bien un comité
d'entreprise européen mais il est bien loin de la petite filiale
de Sens. Les Allemands y sont en écrasante majorité et s'intéressent
logiquement plus "aux problèmes de la maison qu'à ceux
des dépendances"
La morale de cette histoire ? Ce n'est pas parce que l'actionnaire
est lui-même à but non lucratif qu'il ne cherche pas le retour
sur investissement ; la solidarité du prolétariat a ses
limites, notamment géographiques ; la qualification obsolète
peut se révéler un piège pour les travailleurs en
question ; les managers qui n'ont pas su anticiper finissent toujours
par détruire l'emploi. Et la mobilisation des autorités
locales pour trouver des investisseurs déterminés à
utiliser une main d'uvre qualifiée dans le bassin d'emploi
peut sans doute limiter les dégâts
retour au sommaire
De la responsabilité
fiduciaire à l'engagement
Les Rencontres Novethic du 27 septembre 2005 avaient pour thème
" Engagement actionnarial et RSE ". Ainsi que le rappelait
Catherine Husson en introduction, l'engagement actionnarial, c'est-à-dire
le fait d'utiliser son pouvoir d'actionnaire pour obtenir de l'entreprise
un certain comportement, peut prendre la forme du dialogue direct ou du
débat public en assemblée générale. Le dialogue
direct peut être dual ou se placer dans le cadre d'une coalition
d'actionnaires ; le débat en assemblée générale
des actionnaires obéit à des règles du jeu nationales.
Ainsi dans la plupart des pays d'Europe il est difficile de déposer
une résolution mais celle-ci, une fois votée, a une force
contraignante alors que c'est l'inverse en Amérique du Nord.
Il y a vingt-cinq ans, la majorité des actionnaires de l'ensemble
Amérique du Nord-Europe Occidentale-Japon étaient des personnes
privées, aujourd'hui ce sont des investisseurs institutionnels
qui placent leurs fonds à très long terme et doivent rendre
des comptes aux milliers de personnes physiques qui leur font confiance.
Cette responsabilité fiduciaire des investisseurs leur fait obligation
d'exercer tous les droits qui ont une valeur économique, y compris
le droit de vote en assemblée générale. Ainsi, la
fondation d'investissement Ethos dont Dominique Biderman est
le directeur, exerce systématiquement ses droits de vote, pour
son compte ainsi que pour celui de quelques quatre-vingt fonds de pension
suisses. Systématiquement mais dans un esprit de dialogue avec
le management des entreprises concernées. A son avis, deux thèmes
intéressent les investisseurs : le gouvernement d'entreprise,
c'est-à-dire la fixation de règles de fonctionnement et
l'institution de mécanismes de contrôle, et la responsabilité
sociale de l'entreprise, c'est-à-dire les questions environnementales
et sociétales qui touchent les différentes parties prenantes.
Une bonne gouvernance d'entreprise est un pré-requis pour engager
un dialogue avec les parties prenantes. Chaque pays a ses règles
de gouvernance mais la RSE, qui s'intéresse notamment au changement
climatique et à la corruption, est internationale.
Michel Bernard, directeur du département investisseurs institutionnels
de F&C, une société de gestion d'actifs basée
à Londres et très implantée en Europe, souligne que l'actionnaire a ses responsabilités fiduciaires mais ne gère
pas l'entreprise. Il ne s'agit pas de confondre son rôle avec
celui du conseil d'administration. On peut demander en assemblée
générale des actionnaires de faire l'inventaire des émissions
de CO2 ou de polluants mais c'est au management de résoudre les
problèmes.
Ce n'est certes pas le rôle de l'actionnaire de faire du micro management
souligne Dominique Biderman. Cependant, quand Hewlett Packard, à
deux ans d'intervalle, réduit de 10% ses effectifs, ce n'est pas
du micro management mais de la stratégie. L'actionnaire doit demander
et les dirigeants doivent fournir des explications sérieuses. Si
elles ne sont pas convaincantes, une politique de vote sera mise en place
à la prochaine AG. L'action HP a considérablement augmenté
avec l'annonce du plan de réduction d'effectifs et les dirigeants
ont réalisé des gains personnels sur leurs stock options.
Le directeur d'Ethos pense que le management devrait renoncer à
exercer les options pendant l'année qui suit l'annonce d'un tel
plan : si des sacrifices sont indispensables, les dirigeants doivent y
participer.
Ce ne sont pas des raisons politiques mais des raisons économiques
et financières qui conduisent Ethos à se mêler d'environnement.
Une entreprise qui ne veut rien faire à ce sujet court de grands
risques à long terme. Une société doit être
transparente, expliquer quels sont ses objectifs et comment elle compte
les atteindre. Quelques exemples concrets : Holcim Suisse a baissé
de vingt pour cent la consommation de diesel et donc l'émission
de particules qui en découle, simplement en donnant des cours de
conduite économique à ses chauffeurs de poids lourds; Toyota
a un avantage comparatif car il est proactif sur le moteur hybride dont
tout le monde a parlé au salon automobile de Francfort qui se situait
juste après le cyclone qui a endommagé les installations
pétrolières étasuniennes.
Pierre-Henri Leroy, le directeur de Proxinvest, qui suit
les assemblées générales d'actionnaires pour le compte
des investisseurs, a noté en 2005 une hausse de la participation
et de la contestation dans les AG. Il voit deux causes à cette
évolution : d'une part la loi de sécurité financière
oblige les sociétés de gestion à voter ; d'autre
part les investisseurs institutionnels se sont opposés à
des résolutions visant à améliorer indûment
la position des dirigeants aux dépens des actionnaires.
Dépôt de résolution
et démocratie actionnariale
En France, il est très difficile de déposer une résolution
d'actionnaire. Chez les sociétés du CAC 40, il faut
un demi pour cent du capital, ce qui représente 700 millions d'euros
chez Total, 120 chez Danone. Il faut donc que les investisseurs institutionnels,
qui se connaissent, se regroupent. La France a une bonne capacité
de démocratie actionnariale, pense Pierre-Henri Leroy, mais on
y éprouve une grande difficulté à rassembler les
droits de vote. Chez Havas, pour la première fois, deux administrateurs
présentés par le Conseil n'ont pas été élus
par l'Assemblée.
Au Royaume Uni et aux États-Unis, il est très facile de
présenter une résolution d'actionnaire mais les conséquences
ne sont pas les mêmes : aux États-unis les quelques six cents
à mille résolutions votées chaque année ont
toujours une valeur consultative alors qu'au Royaume Uni, depuis 2003,
elles sont résolutoires.
Le réveil des actionnaires ne va pas jusqu'à une totale
démocratie actionnariale. Le principe une action une voix est
battu en brèche par les système de seuils, des contraintes
administratives dans certains pays. Il faut supprimer les limitations
de droit de vote.
Le point le plus important est la volonté des actionnaires à
engager le dialogue avec les entreprises. Les managers ont compris qu'il
est meilleur pour eux d'avoir affaire à des investisseurs à
long terme plutôt qu'à des spéculateurs. Alors, pourquoi
ne pas récompenser les actionnaires fidèles en leur réservant
les droits de vote? demande de la salle Robin Edme, de l'EUROSIF. Encore
une contradiction...
D'autre part, les actionnaires salariés interviennent peu en
assemblée générale : à la Société
Générale où le personnel représente huit pour
cent des voix, ils ne proposent ni résolution ni candidat au conseil.
A l'inverse, une association de salariés actionnaires de Total
a voté en AG contre le rachat d'actions et la distribution d'actions
gratuites, c'est un fait exceptionnel.
Les résolutions sociétales
F&C a soutenu deux résolutions chez Exxon Mobil, l'une visant
à faire l'inventaire des conséquences du changement climatique
sur les affaires, via la réputation de l'entreprise, l'autre
sur l'égalité des chances d'emploi pour les homosexuels.
Deux pays posent problème aux investisseurs internationaux, la
Birmanie et le Soudan. Les Britanniques ont une position avancée
sur la Birmanie, le premier ministre a demandé aux sociétés
britanniques de se retirer, ce qu'a fait un planteur de tabac. Pour Michel
Bernard, la question n'est pas de dire à Total de ne pas aller
en Birmanie mais de vérifier que l'interaction avec la junte n'est
pas nuisible à la réputation de la firme. Total gère
une situation qui n'est pas facile mais une ONG danoise a vérifié
qu'il n'y avait pas d'esclavage sur le pipe-line. Il vaut mieux peut-être
rester en Birmanie et "pousser les gouvernements locaux vers les
valeurs occidentales". Si Total part de Birmanie, a coutume de dire
la direction de l'entreprise, les installations seront rachetées
par des capitaux chinois qui traiteront beaucoup moins bien les populations.
Les fonds responsables se posent aussi des questions sur la Chine,
en passe d'être l'atelier du monde. L'exclusion de la Chine pour
des raisons éthiques pose de vrai problèmes. C'est un facteur
de risque. Il faut profiter des jeux olympiques pour mettre les points
sur les i et dénoncer le comportement de certaines entreprises,
l'exploitation, la corruption.
Pour autant, il ne faudrait pas oublier l'Arabie Séoudite et
le Yémen, même si Bill Crist n'avait pas réalisé
que Exxon en Arabie Séoudite, c'était la même chose
que Total en Birmanie.
Dans une société implantée en Indonésie,
pays à propos duquel il n'y a pas de levée de boucliers
comme pour la Birmanie ou le Soudan, F&C n'a pas voté une résolution
visant à cesser de financer la junte au pouvoir, car l'entreprise
doit protéger ses salariés. L'année suivante, une
résolution demandant un inventaire des relations de la société
avec la junte lui semblait acceptable mais il ne l'a pas votée
parce que l'entreprise avait fait des progrès.
retour au sommaire
Les accords cadres
internationaux et le modèle social européen
Le Forum citoyen pour la RSE est né d'un désir de
connaissance mutuelle des organisations syndicales et des ONG, il
souhaite faire passer dans le débat avec les investisseurs et les
entreprises les points de vue émanant de la société
civile. Le premier séminaire qu'il a organisé portait sur
le bilan des deux premières années d'application de l'article
116 de la loi NRE, le deuxième sur les lignes directrices du GRI.
Le troisième avait lieu le 11 octobre 2005 dans les locaux de l'Université
Paris Dauphine et avait pour titre "Les accords-cadres internationaux
: un modèle pour la négociation collective internationale?"
André Sobczak, professeur au Centre pour la Responsabilité
globale à l'Ecole de management Audencia de Nantes, présentait
les accords cadres internationaux -ACI- d'un point de vue juridique. Puis,
Michèle Descolonges, sociologue, faisait part de quelques éléments
d'une étude qu'elle réalise auprès des fédérations
CGT concernées par les ACI. Jacques Kheliff, directeur du développement
durable du groupe Rhodia et Christophe Quairez, de la Fédération
Chimie Energie de la CFDT confrontaient leurs points de vue d'acteur avant
que Florence Cordier, DRH en charge des relations internationales chez
EDF et Serge Terrier, de la fédération de l'énergie
CGT n'échangent à propos de l'accord EDF, souvent présenté
comme exemplaire. Nous avons déjà parlé de cet accord
dans La Missive n°8, ce qui fait que nous n'y reviendrons pas aujourd'hui.
Les ACI et le droit
Les relations du travail sont fondées sur le droit national mais
les entreprises se sont profondément transformées. Elles
sont plus internationales, elles sont organisées en réseaux,
ce qui fait qu'on peut se demander qui est l'employeur et qui exerce le
pouvoir économique. Et on manque d'information sur l'effectivité
des normes sociales du travail. Ce vide juridique a conduit à une
demande sociale de reconnaissance de la responsabilité sociale
vis-à-vis de tous les travailleurs. Les Accords cadres internationaux
-ACI- , à la différence des codes de conduites unilatéraux,
permettent l'implication des parties prenantes. Ils peuvent compléter
-mais non remplacer- le droit du travail.
André Sobczak a étudié trente ACI signés entre
2000 et 2005, sur la quarantaine qui ont été signés
au total. Les secteurs concernés sont la chimie, le bâtiment-bois
et la métallurgie ; il s'agit essentiellement de groupes européens
continentaux, même si l'un est russe et un autre sud-africain. Aucun
groupe britannique ni américain n'a signé d'ACI, ce qui
conduit l'universitaire à dire que l'accord cadre international
correspond au modèle social européen. Mais les Fédérations
Syndicales Internationales veulent le mondialiser: sur la base des
accords existants, elles ont maintenant élaboré des accords-types,
utilisables par les groupes du monde entier.
Qui signe ? Les représentants de l'employeur et ceux des
salariés. Mais il n'existe pas de régime juridique de la
négociation collective transnationale au niveau des entreprises
et des groupes. Dans l'Union européenne, il y a eu des négociations
sur la place des travailleurs dans la société européenne
et sur la mise en place des comités d'entreprise européens.
Cependant, le comité d'entreprise européen n'a aucun pouvoir
de négociation, il doit simplement être informé.
Les ACI peuvent-ils préfigurer une négociation collective
internationale ? Le signataire, du côté de l'employeur,
est la société mère, ce qui est conforme à
l'exercice du pouvoir économique mais n'est pas conforme au principe
de l'autonomie juridique des filiales. Du côté des salariés,
on relève trois types de signataires. Il y a toujours une fédération
syndicale internationale -FSI- du secteur, ce qui est a priori une bonne
solution pour intégrer les salariés des sous-traitants.
Mais les FSI n'ont aucun pouvoir de négociation avec l'entreprise.
Le comité d'entreprise européen est parfois signataire,
à côté de la FSI, surtout dans la métallurgie.
Sa présence améliore la symétrie mais il n'a pas
de légitimité juridique. De plus, contrairement aux FSI,
son champ n'est pas mondial. De fait, la combinaison FSI + CEE est intéressante.
Troisième signataire possible, les syndicats nationaux. Il s'agit
le plus souvent de ceux du siège, qui signent parallèlement
à la FSI, situation fréquente dans la chimie et le bâtiment-bois.
Dans le pays du siège, l'accord cadre a donc valeur d'accord collectif
mais pas dans les autres pays. L'accord EDF constitue une exception car
il porte la signature des syndicats de toutes les filiales mais pas celle
des directions des filiales. Le champ d'application est celui "des
sociétés directement contrôlées", mais
il n'est pas précisé à quelle hauteur, ou "du
groupe", terme mal défini. Quatre-vingt pour cent des accord
parlent des relations avec les sous-traitants mais ne prévoient
pas la rupture des relations commerciales en cas de non respect des droits
fondamentaux. Cette attitude est juridiquement logique : ne participant
pas à la définition de l'accord, ils ne peuvent se le voir
imposer.
Les droits reconnus par les ACI sont d'abord basés sur les
quatre droits fondamentaux de l'OIT (prohibition du travail des enfants,
prohibition du travail forcé, non-discrimination, liberté
d'association), ce qui n'est pas toujours le cas des codes de conduite,
et font référence aux autres normes internationales (Nations
Unies, OCDE, etc.). Les questions de santé et sécurité,
de salaires, sont souvent abordés, généralement en
référence au droit national. Sont parfois aussi cités
la formation, le développement des compétences. Et depuis
2004 d'autres thèmes émergent: les restructurations, le
SIDA, l'environnement, à propos desquels on peut se demander si
l'acteur syndical est le mieux placé. Mais les accord Edf et Rhodia
sont les seuls qui font référence aux ONG.
L'efficacité des normes du travail est un enjeu fondamental.
90% des ACI parlent de la mise en uvre de l'accord, 83% prévoient
la diffusion du texte à l'ensemble des salariés mais 10%
seulement la formation de ceux-ci aux enjeux de la RSE. Pour ce qui est
du suivi, 67% des accords prévoient une réunion annuelle
et 33% une révision annuelle du texte. D'autre part, 27% prévoient
une procédure de plainte pour les salariés.
Quelle est la valeur juridique de l'accord ? L'enjeu est pour un
salarié de pouvoir aller devant une juridiction étatique
pour réclamer le respect de l'accord. En principe, il est impossible
de considérer l'ACI comme un accord collectif. Le passage par le
droit de la consommation, cas dans lequel un consommateur porte plainte
pour publicité mensongère, n'est pas une bonne idée.
Il est nécessaire que le législateur intervienne mais ce
sera encore long au niveau international.
ouverture, faux consensus, xéno-indifférence
Michèle Descolonges est sociologue, elle a écrit
avec Bernard Saincy, alors à l'UGICT-CGT, "les entreprises
seront-elles un jour responsables?" et réalise aujourd'hui
pour la confédération une étude auprès des
fédérations CGT concernées par les accords cadres
internationaux. Ces fédérations appartiennent ou non à
la fédération syndicale internationale du secteur. Les ACI
signés par des groupes français sont au nombre de huit,
trois signés entre 1988 et 2000, à savoir Danone, Accor
et Carrefour, et cinq en 2005. Il est à noter que les entreprises
allemandes ont signé beaucoup d'ACI au début, n'en signent
plus aujourd'hui.
Si elle réserve les résultats de ses travaux à ses
commanditaires, elle fait part au forum de trois points qu'elle a mis
en évidence.
Premièrement, les ACI ont apporté une ouverture aux syndicalistes qui ont fait l'expérience du développement de réseaux,
de contacts avec les ONG, les associations. Ils ont permis un développement
des relations internationales dans les différents pays, les comités
d'entreprise européens jouant le rôle de creuset permettant
un apprentissage de l'autre. Les experts universitaires et les experts
d'Alpha, comme d'ailleurs ceux de Syndex, jouent leur rôle dans
l'avancée des réseaux.
Deuxièmement, elle souligne l'existence d'un faux consensus.
Alors qu'un accord ne vaut que si les différents acteurs le crédibilisent,
certains ACI comme celui de Carrefour signé avec UNI, parlent de
"paix" et de "consensus social", ce qui ne correspond
pas à la réalité. Le consensus social peut être
interprété comme un mécanisme de domination. Les
syndicats locaux ne peuvent pas porter l'accord s'ils se sentent dominés
et s'ils ne peuvent pas créer un rapport de forces. C'est une tentative
de faire intérioriser ces normes par les salariés.
Elle a noté enfin ce qu'elle appelle une "xéno-indifférence".
Face à l'engagement d'Accor contre le tourisme sexuel, des salariés
répondent salaire et conditions de travail. On peut alors se demander
quels sont les ressorts de la solidarité internationale.
Au cours du débat qui suit, un cégétiste rappelle
que l'action de cette organisation cet été a permis d'imposer
aux Chantiers de l'Atlantique le paiement des salaires de travailleurs
polonais abandonnés par leur employeur qui était un sous-traitant
des Chantiers. Michèle Descolonges note que lorsque, l'année
précédente, des salariés turcs n'avaient pas été
payés par un sous-traitant de Bouygues, la CGT ne s'était
pas emparée de la question avec la même ampleur. La solidarité
ne date pas de cet été mais la xéno-indiffférence
existe aussi.
Le seul chimiste des ACI
Jacques Kheliff est directeur du développement durable du groupe
Rhodia. Dans le secteur de la chimie de spécialités,
Rhodia emploie vingt mille salariés sur quatre-vingt sites, localisés
surtout en Europe, au Brésil, en Chine et aux Etats-Unis. Le groupe
est engagé dans le développement durable depuis 1999/2000
et des discutions menées à partir de 2003 avec l'ICEM, la
fédération syndicale internationale de la chimie, ont abouti
à la signature d'un accord sur la responsabilité sociale
et environnementale en janvier 2005. L'ICEM regroupe tous les syndicats
du secteur, sauf les Chinois qui n'ont pas le droit de s'affilier internationalement
et, en France, la CGT et la CGC. Cet accord prévoit le respect
des normes de l'OIT, du Global Compact et autres mais aussi des engagements
propres à Rhodia sur les salaires, les conditions de travail,
l'égalité, etc. Rhodia est le seul groupe chimique au monde
à avoir signé un ACI. L'économie mondialisée
doit avoir des règles et les groupes peuvent avoir des initiatives
en la matière. L'entrée juridique n'est pas suffisante,
c'est la volonté des acteurs de s'engager qui est le facteur-clé.
Il a été difficile dans les négociations de mesurer
ce à quoi l'une et l'autre parties pouvaient s'engager. Un tel
accord ne peut pas concerner uniquement la direction du développement
durable ou la DRH, il est important de voir du côté de la
direction des achats et de la direction financière. L'entreprise
s'engage à faire au mieux, en tenant compte des différences
culturelles et des possibilités concrètes. Une vérification
de la mise en uvre sera faite avec l'ICEM en Chine et au Brésil.
La CFDT a pris conscience que l'acteur social devait travailler sur la
RSE, explique Christophe Quarez. Certes, il n'y a pas de droit international
en la matière mais l'ACI est un contrat volontaire avec des
engagements réciproques. Il se situe dans le même mouvement
que la notation sociale et environnementale qui oriente l'épargne
disponible sur le marché international. Les chartes sont du management
d'entreprise, non vérifiable, dans lesquels les acteurs sociaux
ne sont pas responsabilisés. Au contraire, dans un ACI, les
acteurs sociaux jouent leur rôle. Et qui, mieux qu'une fédération
syndicale internationale, directement et par l'intermédiaire de
ses affiliés nationaux, peut vérifier la tenue des engagements
pris? Plus on a d'acteurs dont chacun joue son rôle, plus la régulation
sociale et environnementale évoluera au niveau international.
Rhodia rencontre des problèmes depuis plusieurs années,
ce qui explique que le Comité d'entreprise européen, dont
l'attention est polarisé par les restructurations, n'a montré
qu'un faible intérêt pour l'accord cadre. Malgré ces
difficultés, l'entreprise n'a pas renoncé au développement
durable, bien au contraire. De leur côté, les syndicats ont
fait preuve de responsabilité et un accord de méthode sur
les restructurations a été signé par tous. Jacques
Kheliff, qui souhaite pas opposer droit et accord, dit agir avec ce
qui existe, sans attendre les avancées du droit international.
Le renforcement des droits de l'ONU serait une bonne chose car le cadre
national est inopérant, néanmoins des garde-fou existent,
dont le premier est l'actionnariat. Une entreprise chimique ne peut pas
se permettre un accident industriel ou même une campagne dénonçant
son attitude, pas plus qu'une grève longue dans un site stratégique.
Jacques Kheliff estime que les lignes directrices de l'ISO sur la RSE
-SD 26000- seront incontournables dès leur publication et que le
résultat des notations sollicitées sera publié par
les sociétés concernées, sous la pression de l'opinion.
Rhodia développe une politique d'achats responsables. Les acheteurs
vérifient les respect des normes par les fournisseurs réguliers-
catégories "clé" et "partenaire"- mais
pas par les fournisseurs "spot". L'entreprise met au point un
référentiel pour que les managers intègrent la démarche
responsable dans leur plan stratégique. Les managers seront jugés
et donc payés sur leur intégration des objectifs responsables.
Les actionnaires et aussi les consommateurs peuvent faire évoluer
la politique des entreprises, ajoute Christophe Quarez. Et si des référents
communs permettent d'améliorer la situation du travailleur chinois
ou vietnamien, c'est une excellente chose.
Un accord RSE se mérite de part et d'autre, conclut le syndicaliste
: certaines grandes entreprises françaises souhaiteraient signer
un accord cadre international mais les organisations syndicales n'entameront
pas les discussions tant que certains préalables ne seront pas
levés, tels la présence dans des pays dans le collimateur
de l'opinion mondiale ou le refus de reconnaître le fait syndical
dans des filiales.
retour au sommaire
Deux ouvrages du
Comité 21
Le Comité 21 a publié deux ouvrages : "Economie
et développement durable : sept secteurs en débat"
(Editions Comité 21) et "Achats et développement
durable : enjeux, méthodologies et initiatives" (Editions
AFNOR), l'une et l'autre fruits d'un travail collectif et rédigés
par Anne-Marie Sacquet et Nicolas Blanc.
Le premier ouvrage expose pour chacun des sept secteurs - agroalimentaire,
commerce, construction, énergies, industries, services, transports
- une introduction et plusieurs témoignages d'acteurs ou d'observateurs.
Il ressort de la lecture de l'ensemble que la France n'a pas encore gagné
la bataille du développement durable ni même celle de l'écologie
et qu'on peut légitimement se demander, pour poursuivre la métaphore
guerrière, si elle y a bien engagé ses gros bataillons
Les achats représentent 65% du chiffre d'affaires des entreprises
européennes, ce chiffre variant bien sûr considérablement
selon les secteurs : de 10% dans les services à plus de 90% dans
la distribution et le négoce. C'est pourquoi les acheteurs peuvent
jouer un rôle moteur dans une stratégie de développement
durable. Marchés publics -15% du PIB- et marchés privés
-45% du PIB- sont confrontés aux mêmes problématiques.
Dans le deuxième ouvrage, des acheteurs présentent d'abord
leur vision stratégique des achats responsables, puis sont présentées
les étapes-clés de la construction d'une fonction achats
responsables, avant un rappel d'informations réglementaires et
législatives. Enfin, des initiatives concrètes sont présentées,
particulièrement des campagnes menées par des associations.
Beaucoup d'informations donc dans ces deux ouvrages, aussi bien sur la
ligne idéologique des acteurs qui s'expriment que des histoires
concrètes. Mais bien sûr des questions se posent : la politique
des petits pas vers le progrès que mènent certains acheteurs
"responsables" diffusera t-elle auprès de leurs semblables?
Les fournisseurs, qui sont souvent des PME, se sont-ils pas soumis à
des injonctions contradictoires? En tout état de cause, ce n'est
qu'un début
retour au sommaire
Les sites de ceux
qu'on cite
http://zfmarine.com et http://www.zf.com
http://www.novethic.org
http://www.forumcitoyenpourlarse.org
http://www.comite21.org |