|
La Missive de Gestion Attentive
N°30 - avril - juin 2008
Sommaire
Edito : Des 30 gaspilleuses au développement durable ?
Des financiers suisses et le bien commun
Des juristes, de la loi et du dialogue social
Paroles de Mai, si longtemps après
Des outils, du ciment et des échantillons
Dialogue franco-allemand sur le D2
Les sites de ceux qu'on cite
Edito: Des 30 gaspilleuses au développement durable ?
Il y eu les "Trente Glorieuses", de la reconstruction de l’Europe à l’après choc
pétrolier mais dont le début de la fin se situe peut-être dans les mouvements de
contestation de 1968. Caractérisé par la croissance du PNB à forte pente (en France, près
de 6% l’an), l’industrialisation et l’entrée dans la consommation de masse, un fort taux
d’emploi et un long temps de travail, l’Occident dans la période a croqué allégrement les
matières premières et ne se souciait guère de ses déchets. Le tiers-monde avait faim.
Les empires s’éparpillèrent en multitudes de nations ayant voix à l’ONU. Le gaz associé
était brûlé à la torche sur les champs de pétrole. Ces années mériteraient peut-être de
s’appeler plutôt les Trente Gaspilleuses.
Puis il y eu la montée de la concurrence internationale et du marketing, qui prit le
pas sur la production dans les entreprises. Il ne suffisait plus de fabriquer des voitures, il
fallait les vendre. Les "dragons" asiatiques émergèrent. Apparurent les robots sur les
chaînes et les ordinateurs dans les bureaux. On parla de guerre économique et on
segmenta les marchés, jusqu’à donner l’impression de la personnalisation. Les
actionnaires devinrent moins stables et plus exigeants. La logique de puissance à long
terme des groupes industriels fit place à celle de rentabilité à court terme. L’entreprise
cotée devint moins opaque mais ses frontières devinrent plus floues et plus changeantes.
L’économie était en voie de financiarisation, la société peut-être aussi. La Toile de
l’information mondiale se tissait.
On s’inquiéta des conséquences sur l’environnement de l’activité humaine,
notamment en matière de changement climatique. Les plus pauvres continuaient à ne
pas avoir leur ration de riz ou de manioc. Les grands pays émergents commencèrent à
disputer les matières premières aux anciens pays industrialisés. Leurs fonds souverains
étaient à la fois craints et désirés. Des bulles financières éclatèrent. L’investissement
socialement responsable et les fonds spéculatifs cohabitaient. Certaines entreprises
s’interrogeaient sur les externalités qu’elles faisaient subir à la société, d’autres
proclamait que la seule affaire du monde des affaires est de faire des affaires.
Des financiers suisses s’inquiétèrent publiquement de la ponction effectuée par
l’épargne sur l’économie productive. On continuait à se poser le problème de la
reproduction des élites et de la qualité de la main d’oeuvre. Des deux côtés du Rhin, on
se demanda si le développement durable – ou simplement l’écologie - pouvait être
l’opportunité de relancer l’Europe en lui donnant une politique commune d’avenir. Entre
Accord national interprofessionnel et Position commune des partenaires sociaux,
d’aucuns espérèrent que la France allait enfin faire une vraie place à la négociation à côté
de la loi, on comprit vite qu’elle restait un pays de droit régalien.
Nous étions au printemps 2008.
Marie-Noëlle Auberger
mna@gestion-attentive.com
retour au sommaire
Des financiers suisses et le bien commun
Depuis la fin des "Trente glorieuses", la place de la finance n’a cessé d’augmenter dans
l’économie et dans les représentations et aspirations des acteurs. «La financiarisation a
transformé l’économie et la société contemporaines et les organisant autour d’une
nouvelle cohérence contrée sur l’efficacité financière», cohérence, qui, «aujourd’hui
poussée à l’extrême, approche de son point de rupture».
Ce ne sont pas des gauchistes ou des altermondialistes qui parlent mais des financiers
helvétiques.
L’Observatoire de la Finance est une fondation de droit suisse domiciliée à Genève
où elle jouit d’un statut d’utilité publique. Au printemps 2008, elle a publié un manifeste
intitulé «Pour une finance au service du bien commun», dans lequel elle affirme que les
turbulences financières actuelles sont «de nature systémique» et «le symptôme de la
pression croissante (…) qui fragilise les assises matérielles, sociales, intellectuelles et
éthiques du système socio-économique basé sur la liberté politique et économique».
Cette transformation, si elle n’est pas identifiée et désamorcée, risque de détourner à
brève échéance l’économie de marché de sa vocation première «qui est de promouvoir
la dignité et le bonheur de la personne humaine».
La transaction et la relation
L’économie productive est soumise à une ponction croissante qui l’oblige à
consacrer un volume toujours plus grand, en termes absolus et en proportion, de la
valeur ajoutée à la rémunération de l’épargne. Premières victimes, les entreprises cotées
en bourse ont reporté cette pression dans trois directions complémentaires : «leurs
collaborateurs de part le monde soumis à des exigences de résultats de plus en plus
poussées, les consommateurs exposés à une pression toujours plus forte de l’innovation
couplée aux techniques de marketing de plus en plus sophistiquées, et les entreprises
plus petites, au Nord comme au Sud, les fournisseurs et les distributeurs des grands,
soumises elles aussi à une pression de résultats souvent insoutenable». L’exigence de
rendement est devenue omniprésente, jusque dans la vie quotidienne. Les sociétés
occidentales ont perdu leur liberté du fait des contraintes des retraites par capitalisation
et des avocats de la shareholder value. «La financiarisation a débouché sur la
prééminence quasi absolue de la transaction au détriment de la relation», disent les
financiers de l’Observatoire, ce qu’un fin témoin du social, Germain Bertrand, dit par
ailleurs d’une autre façon : «l’homme est fait pour l’échange et aujourd’hui il y a de plus
en plus de commerce et de moins en moins d’échange». Cette recherche de l’efficacité
émancipée de toute préoccupation morale a encouragé la cupidité, continuent les
financiers, celle-ci a conduit à des trahisons et des manques de loyauté ; le manque de
responsabilité des acteurs dans un marché cupide appelle des contrôles, des normes et
des procédures, qui sont coûteux et conduisent les acteurs à perdre le sens de leurs
actes. Tout cela conduit à ce que «les valeurs fondamentales de la liberté de jugement,
de la responsabilité et de la solidarité, constitutives du bien commun et sans lesquelles
une société libre et humaine ne saurait subsister, sont aujourd’hui en danger».
Des promesses impossibles à tenir
Face à ce constat alarmant, l’Observatoire de la finance propose d’examiner les
postulats sous-jacents de la conception du monde véhiculée par les théories économiques
et financières contemporaines, ce qui conduira à mettre en doute «la prééminence
dogmatique du souci de l’efficacité économique et financière» et à restaurer la
préoccupation du bien commun ; d’instaurer «des incitations à la durée» pour en finir
avec le courtermisme ; de mettre en place des méthodes et moyens pour desserrer à
moyen terme «le carcan que les silos d’épargne et les promesses de retraites font peser
sur l’activité productive», travail difficile car contraire aux intérêts des intermédiaires
financiers mais urgent «puisqu’il faudrait qu’il porte ses fruits avant qu’il devienne
évident que les promesses des retraites par capitalisation sont impossibles à tenir».
C’est une illusion de croire que les vices privés peuvent contribuer aux vertus
publiques. Les vices privés peuvent donner l’illusion d’augmenter l’efficacité économique
mais c’est au prix de la destruction en profondeur de la confiance, du respect et de la
solidarité, qui sont les assises mêmes de nos sociétés. Il faut «libérer l’homme de
l’illusion de la finance et remettre cette dernière au service de l’épanouissement de la
digité humaine».
C’est ce que disent Montesquieu et la sagesse des nations : l’argent est un bon
serviteur et un mauvais maître.
MNA
retour au sommaire
Des juristes, de la loi et du dialogue social
La loi de modernisation du dialogue social du 31 janvier 2007 rendait obligatoire la
concertation préalable avec les partenaires sociaux avant «tout projet de réforme
envisagé par le gouvernement qui porte sur les relations individuelles et collectives du
travail, l’emploi et la formation professionnelle et qui relève du champ de la négociation
nationale et interprofessionnelle». Ainsi l’accord national interprofessionnel signé le 11
janvier 2008 par la CGPME, le Medef et l’UPA, d’une part, la CFDT, la CFE-CGC, la CFTC
et la CGT-FO, d’autre part, portant sur la modernisation du marché du travail, a-t-il été
le premier texte négocié à servir de base à un débat parlementaire. Réunis le 18 mars
2008 à la Sorbonne, sous les auspices de l'Association Française d’Etude des Relations
Professionnelles, une cinquantaine de juristes venus à la fois de l'université, des milieux
syndicaux et professionnels et des pouvoirs publics avaient échangé sur la nouveauté du
processus.
Qu'est ce qui ressort de cette "étape importante de reconfiguration du droit du travail",
comme l'a qualifiée le Professeur Jean-Michel Olivier ? Les avis étaient partagés. Au-delà
du commentaire factuel des dispositions, dont l'interprétation ne fait d'ailleurs pas
difficulté a priori, les échanges ont davantage porté sur l'innovation que constitue le
process global de construction de ces dispositions.
Le Professeur Olivier a souligné avec force la nécessité de conduire toute démarche de ce
type dans le strict droit constitutionnel de la France en accordant un caractère décisif au
vote du Parlement qui ne doit pas être cantonné dans le rôle de pure validation de
l'accord interprofessionnel. Même son de cloche côté FNSEA par exemple qui s'est
étonnée que l'on puisse généraliser un texte sans que tous les partenaires sociaux
susceptibles de le faire appliquer ne soient autour de la table. Cette "riposte" intervenait
alors que plusieurs représentants, dont celui du Conseil d'Orientation de l'Emploi (COE)
ont fait un parallèle entre le mode de négociation sociale européen tel que prévu par les
Traités et le mode adopté avec l'accord interprofessionnel du 11 Janvier.
Les Traités de l'UE prévoient en effet que si les partenaires sociaux ont entamé des
négociations, Conseil et Parlement suspendent leurs travaux dans l'attente de l'avancée
et de la clôture de ces négociations, ce qui constitue un véritable "droit du dialogue
social". Mais plusieurs juristes ont souligné que la Constitution de 1958 s'oppose à ce que
l'on fasse passer le droit du dialogue social avant le droit régalien.
Choc des cultures juridiques, donc au colloque de l'AFERP où l'on s'est lancé quelques
amabilités du style : «les parlementaires ne sont pas les domestiques des partenaires
sociaux».
Les partenaires sociaux présents ont salué la négociation, qualifiée de "productive" par
la CFDT. Le représentant de la CGT, qui n’a pas signé l’accord, parlait néanmoins de
négociation "intelligente".
Hervé Pierre
Mais les tenants de la primauté de l’Etat ont pu se rassurer ensuite : Si l’accord national
interprofessionnel sur la modernisation du marché du travail a bien, après de nombreux
débats parlementaires, été retranscrit dans la loi sans changements fondamentaux, la
Position commune signée le 9 avril 2008 par le Medef, la CFDT et la CGT sur la
représentativité, le développement du dialogue social et le financement du syndicalisme
n’a pas été prise en considération par l’exécutif qui a fait voter par la majorité
parlementaire son propre projet de loi sur le temps de travail, comme l’avait fait en son
temps le gouvernement Jospin.
retour au sommaire
Paroles de Mai,
si longtemps après
Les « évènements » de mai-juin 1968 ont donné lieu à une floraison de formules-chocs,
dont certaines hantent encore l’imaginaire de la société française. Relisons quelques
slogans, criés dans les rues ou affichés sur les murs, avec le recul d’une génération.
Sous les pavés, la plage : simple constatation du fait que les pavés des rues de Paris
étaient posés sur un lit de sable, cet énoncé un peu mystérieux a fait usage de slogan,
presque de formule magique, compris par certains comme le promesse de la félicité
après la révolution. Il est interdit d’interdire : oxymore qui met encore en rage,
quarante ans après, certains hommes politiques qui assènent que les interdits sont
nécessaires dans toute société et notamment dans l’éducation. Certes, il faut des limites
mais aussi de l’espace, si les interdits sont partout la pédagogie n’est nulle part. Les
murs ont la parole : Mai fut la libération de la parole et ses slogans faisaient preuve
d’une grande créativité. Claude Neuschwander racontait que ses collègues publicitaires,
qui en mai confessaient dans la cour de la Sorbonne faire un métier pourri, redoublaient
de zèle en juin auprès de leur patron. Ils ont produit ensuite une publicité envahissante
et aussi nettement plus imaginative que la "réclame" des années cinquante.
Rome, Berlin, Varsovie, Paris : la mondialisation des luttes… Déjà en 1848, les
mouvements d’émancipation dans les capitales européennes avaient reçu le nom collectif
de printemps des peuples. La formule de Paris 1968 avait oublié Mexico, Tokyo et surtout
Prague, pourtant si proche. Est-ce parce que la sonorité de Prague est moins adaptée
que celle des trois syllabes de Varsovie pour être crié en choeur sur le rythme de "One,
one two, one two three, lets go!" ? Milos Kundera a dit que le Mai parisien était
l’explosion de l’enthousiasme révolutionnaire et le Printemps de Prague l’explosion du
scepticisme post-révolutionnaire. Jacques Rupnik rappelle aujourd’hui que simultanéité
n’est pas similitude et Brodislas Geremek que, si le désir d’avoir droit à la parole était le
même à Paris, à Prague et à Varsovie, le printemps polonais ne fut pas joyeux comme les
autres mais fut déterminé. Plus tard, certains acteurs de Mai à Paris soutiendront le
Varsovie de Solidarnosc. Nous sommes tous des Juifs allemands : quand
"l’anarchiste allemand Cohn-Bendit", comme le désignaient la presse communiste et
les magazines du poids des mots et du choc des images, fut déclaré "ndésirable" en
France, les manifestants proclamèrent l’identité de chacun avec l’étudiant en sociologie
de Nanterre. Ce n’était ni la fin du chauvinisme ni celle de l’antisémitisme dans la société
française mais c’était quelque chose de nouveau, qui eu plus tard pour écho "touche pas à mon pote".
Professeurs, vous êtes vieux, nous ne voulons plus entendre personne de plus
de trente ans : ce n’était pas très sympa pour les enseignants du SNESup qui étaient
dans le mouvement ; Maurice Duverger, professeur de droit constitutionnel qui n’y était
pas, répondit assez bien qu’ «entre les vieux cons et les jeunes cons, il n’y a pas une
telle différence». L’inscription sur les murs de la Sorbonne soulignait simplement que les
"Evénements" étaient un phénomène générationnel, même si les dix millions de
grévistes n’avaient pas tous vingt ans et que tous les jeunes n’étaient pas dans la rue. La
génération du baby-boom avait envie d’exister. Jouir sans entraves, la révolution
sera sexuelle ou ne sera pas : cette génération du baby-boom a eu accès à la
contraception, le divorce est devenue une issue banale à un mariage, et la peur du SIDA
a surtout affecté la génération de ses propres enfants. Aujourd’hui le retour aux normes
les plus traditionnelles guette certains pans de la société.
Grimaud salaud, le peuple aura ta peau : ceux qui ont crié ce slogan s’en repentent
car Maurice Grimaud s’est montré un grand flic républicain. Les envois de grenades à tir
tendu, les bastonnades des manifestants arrêtés se sont faits contre ses consignes. Le
précédant préfet de police, Maurice Papon, n’aurait sans doute pas massacré les
étudiants comme il l’avait fait des Algériens, mais les violences auraient été plus
nombreuses et plus graves. Quant à CRS, SS - inventé non pas en mai au Quartier latin
mais quelques mois auparavant dans les usines de l’Ouest – il faut en dire que même les
brutalités policières ne méritaient pas cette comparaison. Les historiens écrivent que les
événements de mai 68 ont fait quatre morts en France (deux ouvriers à Sochaux, un
lycéen à Flins, un commissaire de police à Lyon), qui ne procédaient d’ailleurs pas
toujours clairement d’une volonté de tuer ; les cyniques diront que d’un point de vue
global, la période à fait moins cinquante morts, car le manque de carburant à évité bien
des tués sur les routes du pont de l’Ascension.
Elections, piège à cons : une autre formule aujourd’hui reniée, notamment par Daniel
Cohn-Bendit, député européen par le suffrage du peuple. Elle était aussi
incompréhensible que Non à la société de consommation pour les jeunes de l’Est
européen, qui voulaient précisément la démocratie parlementaire et les magasins
remplis. Cette expression n’avait d’ailleurs pas grand succès auprès des ouvriers
cégétistes d’abord préoccupés par leur fiche de paye. Les augmentations de salaire
obtenues à Grenelle ont amplifié la consommation, qui n’a fait depuis que croître même
si les écarts se creusent. Le XXIe siècle est-il plus individualiste, égoïste et matérialiste
que le XXe ? Ce n’est pas sûr. Le pouvoir d’achat, cela compte mais à vingt ans ils sont
toujours nombreux à ne pas être tombés amoureux d’un taux de croissance.
La hiérarchie, c’est comme les étagères, plus c’est haut et moins ça sert : si la
CFDT était anti-hiérarchique, formule Edmond Maire, c’est parce que la hiérarchie est le
caractère sacré du commandement, alors que le commandement, ça se mérite. Les
années soixante-dix seront celles de la lutte contre les "petits chefs", les contremaîtres
qui ne savaient pas réparer la machine-outil et compensaient leur manque de capacité
technique par l’hypertrophie de leurs "capacités vocales". Etudiants, ouvriers,
solidarité : slogan absurde, disait un ingénieur de l’époque, puisque les étudiants sont
les futurs cadres. Mais les cadres ne sont pas tous restés insensibles au mouvement de
Mai. Anecdote significative, ce fut par des cadres en costume cravate, adhérents de la
CFDT et de FO, que le siège du CNPF fut symboliquement occupé. Abandonnés par des
directions aux abonnés absents, tendant maladroitement ou efficacement de faire le lien
entre patrons et ouvriers grévistes, mettant leur famille à l’abri à la campagne ou
s’interrogeant sur les rapports hiérarchiques, les cadres ont souvent compris qu’un fossé
se creusait entre eux et les directions générales, et que les cadres non dirigeants étaient,
d’abord, des salariés. Les étudiants de 1968 ont eu des carrières ascendantes ou
totalement plates, certains sont sortis de la vie active bien avant le nombre d’années de
cotisation nécessaire, et nombre de leurs enfants, tous aussi diplômés, peinent à accéder
à l’emploi. Ce n’est qu’un début, continuons le combat : 1968, ce fut : avril, la
France s’ennuie ; mai, la révolution ; juin, les élections ; juillet, le Tour de France. Mais
les années 70 furent celles de grèves emblématiques, du Joint Français à Lip, durant
lesquelles, comme en Mai, le qualitatif tentait de se faire entendre.
Plus rien ne sera jamais comme avant : la société française de 2008 est certes bien
différente de celle de 1968, même si des constantes demeurent. Les moeurs se sont
libéralisées, l’entreprise moins, mais elle est moins opaque et arbitraire qu’elle ne l’était.
La formation professionnelle et l’information économique sont devenues des obligations
légales, même si le despotisme est toujours présent dans nombre d’entreprises. La
maîtrise de la procréation parait légitime même à certains évêques, l’homosexualité ne
met plus au ban de la société, l’adoption a cessé d’être un secret de famille. Et quand on
entend en avril 2008 Edouard Balladur, il y a quarante ans conseiller social du premier
ministre Pompidou, dire qu’il est «vain et naïf de prétendre liquider mai 68» parce que
«plus rien n’est pareil qu’avant ce mouvement», on se dit que la formule de Mai n’était
pas complètement fausse.
MNA
retour au sommaire
Des outils, du ciment et des échantillons
On dit que chaque Français se verrait bien ministre de l’Education Nationale, il en est
peut-être de même des Belges, des Québécois et de quelques autres ; en tout cas les
débats font rage dans nos pays, pas toujours exactement les mêmes, bien sûr, mais bien
des questions sont semblables et bien des réponses aussi. Les différences ne sont pas
tant entre nations qu’entre débateurs à l’intérieur d’un même pays.
Quelles relations entre les professeurs et les élèves, quel rôle pour les parents? Quels
programmes? Quelle latitude avec ceux-ci? Quelle autonomie aux établissements?
Quelle liberté pédagogique? Quel socle commun de connaissances et de compétences
pour touts les élèves? Comment former les enseignants? Qui doit les évaluer et sur
quelles bases? Comment motiver les élèves, y compris ceux qui sont en grande
difficulté? Comment lutter contre les violences et les incivilités? Les études secondaires
et supérieures doivent-elles permettre de trouver un emploi?
Il faut revenir aux fondamentaux pour l’école et assurer à tous les savoirs de base!
Définir des savoirs de base indispensables est un nivellement par le bas! Il faut ouvrir
l’enseignement sur l’extérieur! Les entreprises ne doivent pas pénétrer dans les salles de
classe! Il faut des classes de niveau pour que chacun trouve sa place, sinon certains
s’ennuient et d’autres décrochent! Il faut des classes hétérogènes parce que la mixité
sociale et culturelle est enrichissante pour tous! Il faut un tronc commun le plus large et
le plus haut possible! Il faut adapter l’offre scolaire aux possibilités de chaque élève et
donc différencier très tôt les filières! Le professeur est de dépositaire du savoir, son rôle
est de le transmettre, c’est tout! Le professeur a un rôle d’éducation et non seulement
d’enseignement! Les parents doivent avoir le choix de l’école de leurs enfants, y compris
le droit de les mettre sans frais supplémentaires dans un établissement confessionnel ou
non mixte! Tous les enfants doivent bénéficier de la même école! L’enseignement doit
préparer à un emploi! L’enseignement doit aider les individus, pas les préparer à un
poste de travail!
Questions et affirmations se croisent dans les salles des professeurs, dans les réunions
de parents d’élèves et dans le débat public. Qu’est ce qui est le plus juste, qu’est ce qui
est le plus efficace? On ne peut évidement pas répondre dans l’absolu. Le juste se réfère
à un système de valeurs et l’efficace se mesure par la capacité à atteindre des buts qui
sont définis par le système de valeurs en question.
Pour notre part, il nous semble que le système scolaire, quel qu’il soit, devrait apporter
trois types de choses à l’élève: des outils, du ciment et des échantillons.
Des outils
Le langage est le premier des outils, celui qui permet d’acquérir les autres. C’est à l’école
maternelle et primaire que l’enfant apprend à manier la langue qui sera celle de sa
socialité, qu’elle soit ou non celle de sa mère. La langue française est une langue précise,
il serait bon de donner à tous les enfants le goût des nuances et la connaissance de la
polysémie.
Et puis d’autres langues, un international english aujourd’hui indispensable pour voyager
et, de plus en plus, travailler, y compris en France dans des métiers de plus en plus
nombreux, mais aussi des langues de culture, une bonne chose étant sans doute
l’apprentissage assez précoce d’une langage non alphabétique afin d’acquérir des modes
de pensée différents. Parmi les autres outils, il y a les mathématiques bien sûr, à
commencer par le calcul élémentaire, même si on peut être ministre sans savoir faire
une règle de trois. Un enseignement concret des probabilités, c'est-à-dire des lois du
hasard, permettrait de lutter contre un certain nombre d’illusions et de superstitions.
Du ciment
Du ciment, de la culture ou de la citoyenneté, c’est ici pour nous la même chose : le désir
de vivre ensemble, la connaissance d’un fonds commun qui ne soit pas seulement celui
donné par la télévision ou les dessins animés. L’histoire, la géographie, l’économie
donnent ce fonds commun de connaissances, et comme toujours dans les sciences
sociales, à travers un filtre idéologique. Reste que ce filtre peut être plus on moins
spécifique. Chacun enseigne d’abord l’histoire de son pays mais on peut rêver d’un
manuel d’histoire qui serait commun à l’ensemble des écoliers d’Europe. Quant à
l’économie, indispensable pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, pourquoi
est-elle absente des programmes communs à tout le secondaire? On peut déplorer aussi
que les jeunes ne connaissent du droit pénal que ce qu’ils en entendent aux actualités
télévisées et qu’ils ignorent le droit civil de leur propre pays, passablement différent de
celui qu’ils voient en oeuvre dans les séries d’Outre Atlantique. Qu’on l’appelle instruction
civique ou autrement, la connaissance des institutions politiques nationales, européennes
(Union européenne et Conseil de l’Europe) et mondiales (système de l’ONU) est
indispensable au citoyen européen.
Des échantillons
Pour la plupart, ni les études supérieures ni les métiers que feront les jeunes ne sont
présentés par le système d’enseignement primaire et secondaire. Prof d’histoire, instit,
on voit, mais le reste? Nous ne sommes plus à l’époque où chacun reprenait à l’identique
le métier de son père, les occupations de sa mère. Il serait utile de faire connaître aux
jeunes les activités qui seront les leurs autrement que par une présentation des filières
en une demi-journée en classe de troisième, d’autant que les élèves feront, pour une
grande part d’entre eux, des métiers qui n’existaient pas du temps de leurs parents. Cela
éviterait aussi à de nombreux jeunes de se fourvoyer dans des filières dont ils se
rendront compte au bout de quelques mois qu’elles ne leur conviennent pas. Si un jeune
qui décide de faire de l’histoire ou de la physique a reçu des exemples de la matière qu’il
étudiera à haute dose, celui qui choisit la mécanique automobile, la comptabilité, la
cuisine ou la psychologie ne peut se fier qu’à ce qu’il en a vu ou entendu dire à l’extérieur
de l’école. Il ne serait pas inutile d’éclairer les choix ultérieurs : que toute formation qui
puisse être choisie à quinze ou dix-huit ans ait d’abord été enseignée, même brièvement,
pour que chacun se rende compte de ses goûts et de ses possibilités. On aurait peut-être
des surprises et des vocations inattendues.
MNA
retour au sommaire
Dialogue franco-allemand
à propos du développement
durable
La dixième édition du Dialogue franco-allemand s’intitulait: «Le Développement durable,
un nouvel impératif pour l’Europe?». Organisée le 5 juin – jour de l’environnement - et
le 6 juin à l’Académie européenne d’Otzenhausen en Sarre, cette rencontre donnait
notamment la parole à Jean-Marie Pelt et à Udo-Ernst Simonis, les deux pères de la
pensée écologique, en France et en Allemagne, ainsi qu’à de nombreux intervenants.
Dans son allocution, Stefan Mörsdorf, le ministre de l’environnement du Land de Sarre,
proposait quant à lui de remplacer le point d’interrogation du titre par un point
d’exclamation.
Les "Trente Glorieuses" ont été celles de l’économie sociale de marché, avec
une croissance de cinq pour cent par an, un changement qualitatif dans les conditions de
vie de la société, la fin de la mortalité infantile et de la misère, rappelle Hartmut Marhold,
directeur du Centre International de Formation Européenne. Après des tentatives
désespérées de retrouver ces taux de croissance, la période des trente années suivantes
a été moins glorieuse. Les années 90 ont été celles de la finance, des importants retours
sur investissement, de la nouvelle gestion financière et des hedge funds (fonds
spéculatifs). La bulle de crédit a éclaté avec la crise des subprimes (prêts immobiliers à
taux variable aux Etats-Unis). La question de l’épuisement des ressources et celle du
changement climatique se posent. Nous sommes à la fin d’une époque, le principe de
shareholder value (création de valeur pour l’actionnaire) est révolu, nous avons besoin
d’un modèle des parties prenantes, besoin de long terme, de réduction des crédits, à
commencer par la dette publique.
De la salle, Pierre Matarasso, du CNRS, note que la première révolution
industrielle a remplacé le travail par l’énergie, bon marché et abondante, et qu’il s’agit
maintenant de remplacer l’énergie, devenue rare et chère, par de l’information,
abondante et bon marché.
Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, une génération est consciente
qu’elle risque de priser la génération suivante des possibilités de vivre correctement sur
la planète, remarque Jean-Marie Pelt, qui ajoute « la vision darwinienne de la lutte pour
la vie dans la nature a justifié dans la société aussi bien la lutte des classes que la
concurrence économique. L’écologie m’a appris que la nature ne connaissait pas
seulement la compétition mais aussi la coopération, la symbiose, ce qui est termes de
société s’appelle la solidarité. » La plupart des scientifiques et quelques hommes
politiques affirment qu’il faut remettre en cause notre modèle et aller vers le
développement durable, en arrêtant le gaspillage des ressources naturelles et de
l’énergie.
Klaus Wiegandt, de la fondation ASKO Europa, propose de ne pas changer
brusquement de modèle mais d’aller vers une durée plus longue des appareils et d’éviter
d’importer des produits qui font des milliers de kilomètres, comme du vin d’Australie, de
l’eau de France, des fleurs fraîches du Kenya, d’autant plus que celles-ci sont produites
aux dépens des cultures alimentaires.
La durabilité est porteuse de conflits, affirme Micha Hilgers, psychanalyste. La
diversité écologique peut contredire les énergies renouvelables. Faut-il renoncer à un
parc industriel parce que des hamsters habitent la zone? à une centrale hydraulique à
cause des poissons? L’incapacité à mettre des hiérarchies est la marque d’une pensée
totalitaire.
La nature est considérée comme un réservoir de matière premières et un
dépotoir, déplore Jean-Marie Pelt, il faut renouer avec la nature et sa beauté, beauté qui
mène à la transcendance.
Trois piliers ou primat de l’écologie ?
Le développement durable a-t-il trois piliers, l’économique, le social,
l’écologique? Non, considère Udo-Ernst Simonis, l’écologique est le fondement des deux
autres. Mais, demande–t-il, «comment le primat de l’écologie va-t-il s’imposer dans une
économie marquée par les intérêts privés?» Il faut lancer une décarbonisation mondiale
et «regarder de plus près le métabolisme industriel».
Le trou dans la couche d’ozone a été réduit grâce aux efforts mondiaux mais qu’en
est-il de la lutte contre la pauvreté? L’article 3 de la charte du développement durable
des Nations Unies parle de répartition équitable des ressources. Notre civilisation
privilégie le superflu sans penser aux pauvres du Sud mais aussi du Nord. Thierry
Hommel, directeur délégué de la chaire de développement durable à Sciences Po,
rappelle que c’est en 1948 pour que les droits de l’Homme ont été consignés dans une
charte, bien longtemps après Kant et la Révolution française, et que leur mise en oeuvre
n’est pas complète. Ne mettons pas tout sur l’environnement, nous sommes en retard
sur les Objectifs du millénaire, l’extrême pauvreté et la faim n’ont pas été éradiquées.
L’accès à la santé n’est pas garanti à tous, 90% des moyens sont destinés à 10% de la
population mondiale, même si pour la première fois on constate une inversion de la
hiérarchie des droits, avec la possibilité de passer outre les droits de propriété
intellectuelle en cas d’urgence sanitaire. Ce sont les pays émergents – Afrique du Sud,
Brésil, Inde - qui ont poussé à cela mais dans la lutte contre le changement climatique
engagements ne sont pas suffisants. L’UE doit de rapprocher des pays émergents et
écouter leurs besoins.
Les "pays seuils" comme la Chine, l’Inde, le Mexique, le Brésil, la Russie,
souhaitent la prospérité et se sont engagés dans cette voie avec le modèle occidental
coûteux en énergie ; les démographes indiquent que nous seront neuf à dix milliards
d’habitants sur la planète en 2050.
La Chine s’intéresse à l’environnement, affirme de la salle Pierre Calame, directeur
de la Fondation pour le Progrès de l’Homme. Le développement durable est une question
centrale en Chine et en Europe. En Chine, le ministère de l’environnement est un
ministère particulièrement important, alors qu’il n’en existe même pas aux Etats-Unis,
note Udo-Ernst Simonis. Les Chinois sont rapides et avides d’apprendre rapidement,
contrairement aux Indiens qui sont trop fiers et ne veulent pas entendre les conseils.
Certains pensent que les innovations scientifiques résoudront les problèmes, ils
diminution de la forêt vierge, les émissions de CO2. Cependant, Stefan Mörsdof est
optimiste : la recherche et les nouvelles technologies permettront d’organiser la gestion
du monde en sauvegardant les ressources, si on met en place des règles claires et
définies sur les ressources et les droits à polluer. Pour Jean-Marie Pelt aussi, la
technologie devra être déterminante pour gérer autrement l’énergie et être strict en
matière de dégagement de gaz à effet de serre.
Le rôle spécifique de l’Europe
L’Europe ne représente que 5% de la population mondiale mais c’est le premier
marché intérieur au monde, ce qui pourrait lui donner une puissance de négociation. Ses
cinq cents millions de consommateurs sont importants pour l’Inde et la Chine, qui se
demandent ce que vont devenir les USA.
L’Europe a le leadership dans la lutte contre le changement climatique, la mise en
oeuvre du protocole de Kyoto s’est fait grâce à elle, il en est de même du protocole de
biosécurité (commerce des OGM) mais ce leadership est rarement reconnu à l’extérieur,
note Nicole de Paula Domingos, une étudiante brésilienne à Sciences Po. L’Europe se
présente verte et solidaire mais sa politique rigide d’immigration empêche l’extérieur de
la voir comme telle. Pour relancer l’Europe, il faut que son identité porte plus sur
l’environnement que sur le libre marché. De la salle, un participant allemand souligne
qu’il convient d’être crédible pour être précurseur. L’Union apparaît floue vue de
l’extérieur, reconnaît Jean-Marie Pelt, qui appelle l’Europe à être, selon la formule de
Robert Schuman, «modestement exemplaire».
La politique française en matière d’environnement est issue du Grenelle de
l’Environnement, affirme Bernard de Montferrand, ambassadeur de France en Allemagne.
La présidence française de l’Union européenne sera marquée par le volontarisme. Priorité
sera donnée à la lutte contre le changement climatique, dont même les Etats-Unis
reconnaissent qu’il représente un vrai danger. Le président Sarkozy veut «donner à la
France une avance de plusieurs dizaines d’années en matière de réduction de CO2 et
de biodiversité. Un système d’écotaxe efficace a commencé à être mis en place, avec le
bonus malus sur les véhicules neufs depuis janvier 2007. Il y aura des économies
d’énergie dans la construction, de la transparence, des énergies renouvelables, l’éolien
sera multiplié par trois, le transport par rail et par mer favorisé.
La France travaillera à ces questions avec tous les Etats-membres et
l’environnement est un des domaines phares de la coopération franco-allemande,
l’objectif commun étant la diminution des émissions de CO2. Les deux pays ont un mix
énergétique et un mix industriel différent, l’Allemagne sort de l’énergie nucléaire,
l’industrie automobile a des intérêts divergents de chaque côté du Rhin et la baisse des
niveaux de CO2 est dure pour les industries. Il faut donc que les deux pays recherchent
des compromis.
On peut se passer de certains éléments anglo-saxons comme "Business of
business is business", qui ne correspondent pas à la tradition française ni allemande,
affirme Raimund Bleischwitz, chercheur au Wuppertal Institute. A la biodiversité dans la
nature correspond l’ethnodiversité des langues, des traditions, des religions. «Respecter
les différences mène à la paix» assure Jean-Marie Pelt, un choc des cultures serait une
guerre mondiale. Le vrai clivage se trouve entre les intégristes, quels qu’ils soient, et les
tenants du dialogue.
La Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier un des fondements de
l’Europe, était de nature industrielle mais inspirée par une philosophie. L’Europe est
aujourd’hui engagée dans la création d’une nouvelle politique commune de
l’environnement et de l’énergie, à la mesure de l’étape historique que fut la création de la
CECA.
MNA
retour au sommaire
Les sites de ceux qu'on cite
L’Observatoire de la Finance : http://obsfin.ch
Le colloque de la CFDT à l’Opéra Bastille, avec Rupnik, Geremek, Maire et Balladur :
www.cfdt.fr/cfdt_action/mai_68/mai_68_colloque.htm
Jean Pottier, photojournaliste du social : http://pagesperso-orange.fr/jean.pottier et http://pottier.jean.free.fr
Dialogue franco-allemand : www.asko-europa-stiftung.de
|